Great Zimbabwe, Zimbabwe

Victoria Falls, Zimbabwe

Robben Island, South Africa


" VALEURS IMMATERIELLES - PATRIMOINE D'AUSTRALIE "


Marilyn Truscott

Voici, exposée à grands traits, la nature des valeurs immatérielles qui émanent des différentes communautés de l’Australie. Par le passé, ces valeurs ne bénéficiaient pas de mesures particulières de conservation du patrimoine ; aujourd’hui, leur prise en compte apparaît comme une force potentiellement unificatrice.

Les différentes valeurs de l’Australie

L’Australie a tout à la fois un passé très ancien et une histoire très récente, auxquels sont attachées des valeurs immatérielles. La population indigène de l’Australie s’est installée sur cette île-continent il y a environ 60000 ans. Au moment de l’arrivée des Européens en 1788, les quelque 500 000 chasseurs cueilleurs parlaient plus de 300 langues et entretenaient des traditions culturelles différentes. La colonisation britannique bouleversa radicalement la vie des Aborigènes. Aujourd’hui, les Australiens indigènes, qui représentent environ 2% de la population - pourcentage en augmentation chaque année -, connaissent une renaissance culturelle et retirent une grande fierté de la survie de la tradition liée aux lieux.

The Dreaming - explication spirituelle de la création de la terre - est éternel. Il accompagne le renouveau continu du paysage, dont les anciens ont l’obligation traditionnelle de prendre soin. L’indissoluble lien qui unit l’histoire, le chant, la danse et la terre, dans les représentations cérémonielles festives est une caractéristique-clé de la culture indigène qui a survécu malgré une longue période de dépossession et qui a maintenu des liens entre l’histoire et le lieu. Ces traditions culturelles indigènes n’étaient pas figées par le passé, elles ne le sont pas davantage aujourd’hui, et l’énergie vitale et créatrice de The Dreaming se prolonge dans la danse moderne, le théâtre et le cinéma. Pour les nouveaux arrivants, le rapport entre sens, mémoire et lieu n’a eu que peu de temps pour s'établir. Sur cette terre étrangère, si différente de la leur, les nouveaux Australiens, en majorité de souche britannique et irlandaise, furent d’abord coupés de leurs liens culturels traditionnels à un lieu ; puis, peu à peu, de nouveaux liens et de nouveaux sens, évocateurs de l’identité australienne, prirent la place des chants et des histoires " du vieux pays ". Des images stéréotypées de l’explorateur de l’Outback et du courageux pionnier constituent la base du ‘mythe’ du Bush, alors même que la société australienne a toujours été l'une des plus citadines qui soit. Un caractère national se dégage de la société australienne qui se pense égalitaire, anti-autoritaire et indépendante ; elle cultive un côté " franche camaraderie " et défend une conception largement masculine de la société, loyale et fraternelle, qui glorifie les épreuves, les défis et même le courage guerrier.

Des communautés d’origines diverses, autres qu’anglo-celtes, se sont installées depuis l’arrivée de la Première Flotte Britannique. L’Australie est devenue l’une des sociétés les plus multiculturelles au monde. L’architecture vernaculaire rurale allemande, les exploitations minières et les temples chinois, les entrepôts des marchands libanais, les axes commerciaux afghans dans les déserts du centre, les vergers italiens et les boutiques grecques font tous partie du patrimoine paysager légué par le 19e siècle.

Après la Seconde Guerre mondiale, un grand nombre de migrants ont afflué du monde entier, dont beaucoup venaient d’Asie, de sorte que les Australiens d’origine non-anglophone représentent environ 30% de la population actuelle qui totalise 18 millions d’habitants. Ils ont apporté avec eux leurs propres valeurs traditionnelles immatérielles, ajoutant ainsi, aux lieux, des liens supplémentaires. Depuis 1989, la politique du multiculturalisme traduit l’émergence d’une Australie plurielle et unie. La cuisine et le folklore sont des spécificités culturelles propres à chaque groupe d’immigrants qui sont immédiatement visibles lors des grandes fêtes. Les arts sont aussi imprégnés de cette diversité, et les instances chargées de la conservation du patrimoine sont désormais conscientes de cet aspect de la culture australienne. Pour une société jeune, très occidentalisée et mobile, le déracinement est un problème constant.

En tant que terre d’immigration et de mondialisation, l’Australie reprend régulièrement le débat sur son identité nationale. La multiplicité de ses traits culturels ainsi que la valeur immatérielle des traces et des liens primordiaux noués avec son passé et son environnement physique sont reconnus comme des caractères vitaux de son identité.

La convergence des valeurs du patrimoine

La conservation du patrimoine australien est cependant marquée par une compartimentation des structures gouvernementales et administratives qui établit une distinction entre les sites et le patrimoine mobilier, entre le patrimoine culturel et le patrimoine naturel, entre le patrimoine culturel indigène et le patrimoine culturel non-indigène. La Commission australienne du patrimoine (Australian Heritage Commission),organe fédéral chargé du patrimoine, fait exception puisqu’elle traite à la fois le patrimoine culturel et le patrimoine naturel, mais son champ d’action est restreint aux sites. Le système fédéral du gouvernement de l’Australie complique encore la situation car il introduit différents niveaux de responsabilité en matière de patrimoine. Très récemment seulement, on a commencé à mentionner les valeurs immatérielles associées aux sites et aux objets. On classe généralement les valeurs immatérielles non-indigènes dans les catégories art ou folklore. Dans le domaine artistique, les écrivains et les poètes ont depuis longtemps investi les thèmes australiens. L’histoire de l’Australie inspire de plus en plus les expressions chorégraphiques, musicales et cinématographiques. C’est le cas notamment des légendes nationales d’identité culturelle, certaines étant liées à des lieux spécifiques. L’intérêt que porte le gouvernement au folklore et aux coutumes populaires s’est limité à la création d’un Comité d’enquête sur les coutumes populaires en Australie (Committee of Inquiry into folklife in Australia) en 1987, pour préparer le bicentenaire de l’arrivée des Européens en 1998. Bien que les recommandations du rapport de la Commission soient restées lettres mortes, il y a un intérêt croissant pour cet aspect de la culture et l’étude du folklore et des coutumes populaires est désormais inscrit au cursus des universités australiennes.

Des politiques récentes portant sur les collections et les lieux du patrimoine national invoquent les valeurs immatérielles dans leurs plans d’action (DCA 1998; EA 1999). Malgré la faiblesse des fonds alloués, ces politiques sont cependant soutenues conjointement à tous les échelons du gouvernement.

En convergeant vers l’acceptation des valeurs immatérielles, les différents courants de conservation du patrimoine professent leur foi grandissante dans les dimensions imaginaires et incommensurables des diverses cultures d’Australie.

Les sites, le patrimoine et les valeurs immatérielles

Depuis dix ans, la notion de patrimoine s’est élargie avec l’apport de critères moins déterministes sur la portée du patrimoine. Les membres de l’ICOMOS sont activement engagés dans cette évolution, de même que la section australienne de l’ICOMOS en tant qu’entité.

Les valeurs sociales et esthétiques, toutes deux immatérielles, font depuis longtemps partie du patrimoine culturel, par exemple dans la Loi sur la Commission du patrimoine australien de 1975 (Australian Heritage Commission Act) et dans l a Charte de Burra de 1979 de la section australienne de l’ICOMOS. La plupart des praticiens du patrimoine reconnaissaient ces valeurs qui expriment le sentiment d’une communauté à l’égard d’un lieu, mais ils n’y avaient pas recours en tant que critères pour identifier le patrimoine. Ils n’étaient pas familiers des méthodes couramment utilisées en sociologie et en géographie, dans les analyses perceptives. Beaucoup ignoraient tout du travail de conservation du patrimoine indigène qui incluait les valeurs spirituelles. La portée du patrimoine s’exprimait en terme de style architectural ou d’importance historique jusqu’à ce qu’un article de la Commission du patrimoine australien (Blair et Truscott 1987) instaure un débat et déclenche l’exploration des valeurs sociales.

Depuis lors, plusieurs démarches innovatrices ont contribué à développer la compréhension de ce qu’apportent les valeurs immatérielles à la conservation du patrimoine australien :

valeur sociale: Johnston (1992) passe en revue la nature de la valeur sociale, la décrivant comme un attachement aux :

* lieux qui sont des points de référence essentiels ou des symboles pour l’identité d’une communauté, y compris les communautés fraîchement arrivées ;

* lieux accessible et connus, où se sont tenus de grands événements ;

* lieux de rencontre et de réunion ;

* lieux de tradition, de rituels et de cérémonies.

A cette occasion, il a été question des différentes valeurs patrimoniales que peut revêtir un même lieu pour différentes communautés, des conflits potentiels qui peuvent en découler, (Domicelj et Marshall 1994) et des méthodes d’évaluation des valeurs sociales (AHC 1994a).

* valeur esthétique: les discussions a propos de cette valeur immatérielle ont abouti à la définition suivante :
  • La valeur esthétique est la réponse au vécu de l’environnement ou de ses attributs culturels ou naturels. Elle peut correspondre à des éléments visuels ou non-visuels ; elle peut inclure une part d’émotion, le sens du lieu, les sons, les odeurs et tout autre facteur ayant un fort impact sur la pensée, les sentiments et les comportements humains. (AHC 1994b)
La politique de conservation du patrimoine tient désormais compte des valeurs immatérielles pour le développement culturel des Communautés (DCA 1995), les lieux de patrimoine des migrants (Armstrong 1995), les sites naturels (AHC 1997), les communautés locales (AHC 1998a) et d’autres cas que nous évoquons ci-après.

L’acceptation des valeurs immatérielles - en particulier spirituelles - , et leur identification, est fondée sur la transmission orale du patrimoine culturel qui reconnaît le rapport de l’homme à son environnement (McCarthy et al 1997). La reconnaissance du sentiment pour un lieu est mise en évidence dans Places in the Heart, un concours national organisé en 1996, qui a donné lieu à une exposition itinérante et à un livre reprenant une sélection des meilleurs textes d’Australiens décrivant leurs sites préférés (AHC 1998b).

Pour évaluer l’importance des valeurs immatérielles du patrimoine australien, on a eu recours au modèle du patrimoine indigène :

* L’Australian Institute of Aboriginal and Torres Strait Islander Studies possède les premiers enregistrements de danses, de chants et d’histoires liés aux lieux de patrimoine, dont la divulgation est soumise à l’autorisation des anciens. Ils sont actuellement présentés aux descendants des communautés dans le cadre d’un programme de revitalisation culturelle (www.aiatsis.gov.au).

* Le programme de réappropriation de la culture indigène (Return of Indigenous Cultural Property Program). : cette politique nationale de restitution des objets sacrés détenus par les musées australiens a été agréée par le ministère de la culture en 1998, et consiste à rétablir le rapport entre les objets, les liens et les lieux (www.dcita.gov.au).

* Le programme de protection du patrimoine culturel indigène, basé sur la Charte de Burra, a produit des normes de conservation du patrimoine à l’échelle nationale qui aident à la prise de décisions concernant le patrimoine indigène (DCA 1997).

Les sites patrimoniaux dotés de valeurs immatérielles

* Les paysages spirituels

L’exemple de Uluru Kata-Tjuta montre bien que les valeurs immatérielles ont été reconnues plus tardivement que les autres valeurs dans l’identification du patrimoine. D’importance emblématique pour tous les Australiens, élément-clé du cœur rouge de l’Australie, ce monolithe revêt un caractère sacré pour le peuple Anangu de l’Australie centrale. Malgré cela, c'est uniquement pour sa valeur de patrimoine naturel que le site fut inscrit sur la Liste du patrimoine mondial, car la valeur associative n’était pas reconnues à l’époque comme critère du patrimoine mondial. Paysage spirituel traversé par de nombreux chemins liés au Dreaming, formés par les ancêtres créateurs de la région, Uluru Kata-Tjuta ne fut inscrit pour sa valeur culturelle (voir definition p.11) qu’en 1994 - deuxième paysage culturel spirituel a avoir été incrit après le Mont Tongariro en Nouvelle Zélande. Le Plan de gestion de 1991 (www.erin.gov.au/portfolio/anca/manplans/uluru/contents.html) explique l’importance primordiale du système des croyances traditionnelles pour ce site (photo p.12)

* Les héros

Les héros locaux et nationaux ont une importance considérable pour la communauté qui en tire une fierté évidente car elle peut s’enorgueillir de posséder les lieux-mêmes associés à ces personnages. Parfois, même sincèrement ressenti, le lien à un lieu particulier est abusif. Ainsi, Corryong, dans le Victoria, se considère comme le berceau de l’histoire de " Man from Snowy River ", le héro étant prétendument un certain Jack Riley qui est enterré là. Initialement, racontée sous la forme d’un poème par "Banjo" Patterson, la substance de l’histoire était plutôt maigre. Elle a été cependant adoptée dans la région comme un fait d’héroïsme. Le mythe est maintenant confirmé par les films réalisés dans la région, un musée et un festival consacré chaque année à cette histoire. Ce genre d’utilisation du folklore local est maintenant courant en Australie. C’est surtout le fait de petites villes qui manquent de ressources et considèrent que l’identification à une légende nationale est un bon moyen d’attirer le tourisme. Ainsi se dispute-t-on âprement la chanson australienne, Waltzing Matilda, dans l’Outback du Queensland. La création ou l’appropriation de ces histoires enrichit effectivement la portée du patrimoine de ce lieu, que cela corresponde ou non à la réalité .

* Le légendaire ANZAC

Le 25 avril 1915, un grand nombre de soldats australiens et néo-zélandais furent tués alors qu’ils tentaient de prendre le contrôle des Dardanelles en Turquie. Leur courage survit dans l’imaginaire australien et, en hommage à ce jour, des cérémonies émouvantes se déroulent à l'aube devant les mémoriaux de guerre dans tout le pays . Bien qu’ils ne soient plus que deux survivants parmi les soldats qui débarquèrent ce jour-là, on constate un attachement croissant de la communauté, en particulier des jeunes, au symbole de l’ANZAC Day. Un nombre croissant d’Australiens fait le pèlerinage sur la presqu’île de Gallipoli chaque année, en avril.

* Les pionniers

L’exposition " Bush Lives, Bush Futures ", organisée par Sheridan Burke du Historic Houses Trust, NSW, et vice-présidente de l’ICOMOS, raconte l’histoire triomphante de huit familles du pays qui, face aux désastres financiers et naturels, ont trouvé des solutions innovantes et écologiques pour sauver leur terre et leur patrimoine. Cette exposition émouvante et évocatrice fait vivre la légende australienne de la grande endurance des habitants du bush, et démontre l’importance du mélange de tradition et d’innovation dans la conservation du patrimoine.

* Les forêts

L’attachement des communautés aux lieux a été identifié dans les Regional Forest Agreements (Accords régionaux forestiers) à travers l’Australie. Plus d’une centaine d’ateliers locaux travaillant sur le patrimoine ont identifié des milliers de lieux qui sont l’objet d’un attachement particulier. On retrouve souvent ces lieux dans les histoires et les poèmes héroïques des premiers colons, ou dans d'autres manifestations artistiques. Leur gestion est assurée dans un équilibre avec la conservation de la nature (www.rfa.gov.au).

* Nouvelle vie

Un projet d’identification du patrimoine a récemment débuté à propos du Snowy Mountains Scheme, un des plus ambitieux programmes de construction hydroélectrique du monde. Des valeurs immatérielles s’attachent à la portée du patrimoine de ce programme qui a employé des milliers de nouveaux australiens, immigrants récents pour la plupart, qui ont quitté l’Europe ravagée après la Seconde Guerre mondiale. Ce projet englobe la dispersion ultérieure des ouvriers dans de nombreuses régions d’Australie ainsi que les histoires qu’ils racontent sur les Snowy et leur sens profond qu'ils y attribuent. La plupart des nouveaux immigrants s’installent en ville, où le multiculturalisme de la société australienne s’exprime par la multiplicité des styles architecturaux, de l’architecture vernaculaire du pays d’origine, notamment pour les lieux de culte, à la succession de styles apportés par les vagues d’arrivants qui manifestent ainsi leur réussite économique sur leur terre d’adoption. Certains considèrent que ces manifestations sont des intrusions abusives dans le patrimoine architectural antérieur comme, par exemple, l’ajout de colonnes romaines aux Federation houses.

* Associations de quartiers

Des groupes de citoyens se sont constitués en associations dans les grandes villes d’Australie pour s'investir avec énergie dans le " sauvetage " de leur patrimoine face aux projets de développement urbain. Les exemples de ce type d’action ne manquent pas. L’attachement partagé par un grand nombre de personnes peut aller jusqu’à empêcher tout changement de l'usage attribué à lieu donné , comme ce fut le cas des City Baths ou du Young and Jackson Hotel, aux deux extrémités de Swanston Street à Melbourne, des lieux qui incarnaient depuis longtemps des centres d’activité sociale, véritables points de repère de la ville.

Le Comité australien de l’ICOMOS et les valeurs immatérielles

Le Comité australien de l’ICOMOS a organisé plusieurs forums sur le thème des valeurs immatérielles et du patrimoine. Une série de conférences entre 1992 et 1994 a permis de mieux comprendre les problèmes relatifs aux valeurs immatérielles. Les thèmes débattus incluaient entre autres :

* les conflits entre groupes qui attachent des valeurs sociales différentes à un même lieu

* (AI 1992) l'enjeu des experts qui traitent le patrimoine de groupes culturels différents du leur

* (AI 1993) la question du patrimoine pour les métis asiatiques et aborigènes (AI 1995a) et

* les paysages spirituels associatifs (AI 1995b)

Un atelier sur les valeurs sociales s’est tenu en décembre 1994 sur la base des conclusions de ces forums et conférences. Les recommandations suivantes ont été formulées :

* que la section australienne de l’ICOMOS développe une politique, des principes et des pratiques pour identifier les valeurs sociales,

* que l’on reconnaisse le besoin d’établir des procédures qui prennent en compte les valeurs sociales dans la planification et la gestion,

* que l’on procède au réexamen de la Charte de Burra pour ce qui concerne les valeurs sociales. (AI 1996).

Depuis lors, la section australienne de l’ICOMOS s’est engagée en faveur des valeurs immatérielles et a multiplié les communiqués et les déclarations d’intention :

* Code of Ethics of Co-Existence in Conserving Significant Places (code d’éthique de coexistence pour la conservation des lieux détenteurs de valeur culturelle ). Adopté en 1998, ce code stipule que la coexistence de diverses cultures requiert la reconnaissance des valeurs de chaque groupe et requiert que cette éthique soit étendue à la pratique de la conservation du patrimoine. (www.icomos.org/australia)

* Australia ICOMOS Cultural Heritage Places Policy, (politique des sites du patrimoine culturel de la section australienne de l’ICOMOS). Cette politique indique clairement que le patrimoine se manifeste dans les sites, les objets, les histoires (écrites et orales), les valeurs, les traditions, les usages et les coutumes (AI 1998).

La Charte de Burra et les valeurs immatérielles

La Charte de Burra, Charte de la section australienne de l’ICOMOS pour la Conservation des sites de portée culturelle (Australia ICOMOS Charter for the Conservation of Places of Cultural Significance), adoptée en 1979 et amendée en 1981 et 1988, est la doctrine-clé de la conservation du patrimoine en Australie, largement adoptée par les agences du patrimoine et les instances gouvernementales. Des ateliers réunissant des membres de l’ICOMOS révisent régulièrement la Charte et ont identifié en 1994 et 1996 des thèmes qu’il convenait de mettre à jour pour tenir compte des pratiques réelles :

* l'orientation de l’actuelle Charte porte exclusivement sur les aspects matériels du patrimoine

* les progrès réalisés dans la compréhension et l’évaluation de la valeur sociale des sites de patrimoine

* la nécessité d’associer la communauté aux prises de décision

* la nécessité d’expliquer plus clairement le processus de planification de la conservation.

Après trois ans supplémentaires de consultations intensives auprès des utilisateurs, les membres de la section australienne de l’ICOMOS ont approuvé une ultime révision de la charte, à la fin du mois de novembre 1999. Rebaptisée Charte de Burra (The Australia ICOMOS Charter for Places of Cultural Significance), la Charte de la section australienne de l’ICOMOS pour les sites de portée culturelle intègre dorénavant les valeurs immatérielles dans ses principes de conservation (www.icomos.org/australia). Le préambule expose la relation fondamentale qui existe entre un lieu et des valeurs immatérielles :

Les lieux deténteurs de valeur culturelle enrichissent la vie des gens, leur apporte souvent un sens profond et évocateur de la relation aux autres et au paysage, au passé et aux expériences vécues.

Les définitions de la Charte révisée reconnaissent que les valeurs immatérielles font partie intégrante de la valeur culturelle du patrimoine : 1.2 La valeur culturelle désigne une valeur esthétique, historique, scientifique, sociale ou spirituelle pour les générations passées, présentes ou futures.

La valeur culturelle se concrétise dans le site lui-même, sa structure, sa situation, son usage, ses liens, son sens, sa mémoire, les lieux et les objets qui s’y rapportent. Un même site peut revêtir des valeurs différentes selon les individus ou les communautés.

1.15 Les liens désignent les relations particulières nouées entre les gens et un lieu donné. (Note explicative : les liens peuvent inclure des valeurs sociales et spirituelles et des responsabilités culturelles vis-à-vis d’un lieu.)

1.16 Le sens d’un lieu fait référence à ce que ce lieu signifie, indique, évoque ou exprime. (Le sens se rattache généralement aux éléments immatériels tels que la mémoire et les qualités symboliques.)
La nouvelle Charte garantit que le processus de conservation du patrimoine tient compte des valeurs immatérielles. La participation des personnes pour qui ces lieux représentent un lien et un sens particuliers est nécessaire tout au long du processus de conservation et de gestion (Article 12). Les liens primordiaux et le sens d’un lieu doivent être respectés, gardés en mémoire, ils doivent faire l’objet d’études approfondies et ne doivent pas être occultés (Articles 24, 27.2).

La nouvelle Charte spécifie que des valeurs culturelles appartenant à différentes communautés peuvent coexister (Article 13) et qu’il est nécessaire d’impliquer les personnes qui sont dépositaires des liens et des sens attachés à un lieu dans l’application de la Charte de Burra (Article 26.3). Un engagement fort des communautés concernées est essentiel pour garantir une conservation adéquate du patrimoine et pour que la conservation du patrimoine en Australie ne reste pas l’apanage des seuls experts.

Les orientations future et les problématiques

La nouvelle Charte admet que les valeurs du patrimoine évoluent dans le temps. Les valeurs immatérielles, en particulier, ne sont pas figées, elles font partie de la relation vivante de la culture entre le passé et le futur et elles changent avec le temps. Le fait d’enregistrer des histoires, des chants ou des danses les fige à un moment précis et leur ôte leur vitalité.

Ces questions se sont révélées être épineuses pour les indigènes d’Australie dans le processus de revitalisation de leur culture traditionnelle. Les anciens enregistrements de cérémonies sacrées permettent aux communautés de renouer avec des coutumes anciennes, mais des tensions peuvent naître en ces occasions, car la question se pose à l’intérieur des communautés de savoir qui à le droit de régénérer ces cérémonies ou quelle version est " la bonne ".

Les pratiques générales de conservation du patrimoine soulèvent les mêmes questions dès lors qu’il faut tenir compte des liens et des sens attachés à un lieu pour prendre des décisions. La section australienne de l’ICOMOS organisera une série d’ateliers dans le courant de l’année 2000 pour débattre de l’engagement des communautés dans le patrimoine. Ce projet, intitulé Heritage and the Community: theory and practice produira un ouvrage de référence rassemblant des exemples de l'engagement des communautés envers leur patrimoine. La réflexion portera sur le maintien des valeurs immatérielles vitales sur les sites.

Marilyn Truscott,
Ancienne Présidente d'ICOMOS-Australie, spécialiste du patrimoine indigène et non-indigène, des valeurs sociales et des communautés et des paysages culturels.

Avec la participation de :
Bill Logan, Président sortant d' ICOMOS-Australie, Nicholas Hall, Duncan Marshall et Juliet Ramsay


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Dernière mise à jour: 26 août 2003