Great Zimbabwe, Zimbabwe

Victoria Falls, Zimbabwe

Robben Island, South Africa


" LE PATRIMOINE IMMATERIEL D'EUROPE DU NORD "


Anna Nurmi-Nielsen

Lorsque nous pensons au patrimoine immatériel d’Europe du Nord, la première idée qui nous vient à l’esprit est la tradition orale: les légendes, les contes de fées, les récits folkloriques. Hormis cette littérature folklorique, il y a également nos derniers nomades, les Lapons ou les Sámi, qui changent encore de lieu d’habitation selon les cycles saisonniers. Ils privilégient les territoires des troupeaux de rennes ainsi que des zones de pêche et des terrains de chasse spécifiques.

Ainsi que pour le peuple Sámi, la vie des autres populations nordiques est aujourd’hui encore étroitement liée à notre climat et aux conditions naturelles. La capacité de construire des maisons bien isolées a été une technique indispensable à notre peuple, qui lui a permis de s’établir définitivement dans ces contrées. L’abondance de matériaux de construction provenant des forêts nordiques a permis que, pendant un millier d’années, la plupart des maisons, en Finlande et dans les pays voisins, soient construites en bois, utilisant la même technique par pièces horizontales entrecroisées et assemblées à mi-bois (corner timbering). Pratiquement tout le monde savait comment construire une maison en rondins et disposait des outils nécessaires à un colon potentiel. Les colons ont quitté les villages pour investir les forêts, bâtissant d’abord une petite cabane en rondins et un sauna, puis ajoutant d’autres bâtiments en fonction des nécessités, tout en, bien sûr, défrichant de nouvelles terres pour l’agriculture.

Les constructions en rondins étaient également présentes dans les villes, donnant naissance à nos très particulières villes en bois. Utilisant la même technique (corner timbering), les maîtres du bâti vernaculaire étaient capables de créer d’imposantes constructions monumentales. Ils construisirent ainsi une centaine d’églises et de beffrois en bois. Les églises à deux transepts les plus sophistiquées possédaient 24 coins, afin d’accroître l’espace interne.

Maîtrisant des techniques élémentaires, les habitants étaient capables d’ajouter de nouvelles pièces à des constructions déjà existantes, de transporter les maisons d’un endroit à un autre, de les reconstruire, de changer des pièces usées ou de les recycler dans d’autres bâtiments. Malgré des incendies fréquents, une ville, ses maisons ou ses éléments connaissaient une longue durée de vie.

Jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale, cette technique de construction (corner timbering technique) était omniprésente dans les nouvelles constructions, aussi bien à la campagne que dans les petites villes. Ces techniques continuèrent à être utilisées activement quelque temps encore. Pendant mon enfance, dans les années 60, je me souviens que ma famille devait déplacer un vieux sauna d’une centaine de mètres. Pour cela, il n’a été fait appel à aucun professionnel. Les seuls hommes qui ne travaillaient pas aux champs pendant l’été étaient le meunier et son fils qui était instituteur. Ma mère était également disponible. Comme il était nécessaire de changer certaines pièces de bois dans la partie inférieure de la construction, un habitant du coin avait coupé du bois en prévision, l’hiver précédent, à quelques mètres de la nouvelle localisation du sauna. Tous trois déménagèrent et restaurèrent le sauna en quelques semaines.

Cependant, la situation se modifia très rapidement. Avec la rationalisation de l’agriculture et l’accélération de l’urbanisation dans les années 60, la population rurale commença à décliner. Les populations migrèrent de la campagne vers les villes, suscitant le besoin de nouvelles maisons et zones résidentielles. Parallèlement, les techniques de construction traditionnelles disparurent et une série de nouvelles techniques de construction se succédèrent. Beaucoup de maisons furent construites en briques et en ciment, avec un toit plat à la place du traditionnel toit en bâtière. Néanmoins, l’idée de la maison que l’on construit soi-même n’a jamais disparue. Tout le monde, en Finlande, rêve encore de posséder une maison construite de ses propres mains. Près de 70% des nouvelles maisons individuelles sont construites par les propriétaires eux-mêmes et non par une entreprise de construction. Cependant, bien que ces personnes soient les héritières d’un millier d’années de tradition en construction de maisons en bois, ils ne connaissent pas bien les nouvelles techniques. Beaucoup d’entre eux, qui auraient voulu bâtir leur maison eux-mêmes, rencontrent des problèmes et réalisent qu’il est préférable de faire appel à des professionnels.

Les constructions traditionnelles, basées sur les techniques de corner timbering, étaient tellement présentes que personne n’a jamais imaginé qu’elles puissent disparaître. Les métiers de la construction sont des éléments immatériels du patrimoine, dont la valeur est méconnue. Comme on ne s’attend pas à les voir disparaître, on ne peut comprendre ni mesurer leur perte. De nouveaux bâtiments sont construits à la place des anciens sans aucun souci de continuité. Des zones entières perdent leur identité architecturale sans avoir eu le temps d’en acquérir une nouvelle. La plupart des constructions que l’on voit aujourd’hui ont été construites dans les dernières décennies, et cette tendance se poursuit. Les gens continuent à quitter les zones rurales pour les grandes villes. Les vieux bâtiments traditionnels, en rondins peints en rouge, si typiques du paysage finlandais, se retrouvent souvent vides aujourd’hui. Dans vingt ans, au plus, ils auront disparus.

L’intérêt envers la préservation des constructions historiques a crû récemment. Cependant, les connaissances, si répandues quelques dizaines d’années auparavant, ont presque disparues. La génération actuelle doit faire appel à des experts pour changer des rondins, alors que la génération précédente savait le faire toute seule. Pour assurer une réserve d’experts pour l’avenir, des cours de formation ont été créés pour les jeunes qui s’intéressent à cet ancien métier. Je pense que nous avons besoin de ces connaissances non seulement pour restaurer nos bâtiments historiques mais aussi pour préserver notre identité elle-même. Perdre mille ans de tradition de construction, et les techniques nécessaires à sa perpétuation, c’est comme perdre une langue. C’est important non seulement pour le peuple concerné mais pour préserver la diversité culturelle du monde. Sans langage, nous ne pouvons maintenir la tradition orale vivante et, sans connaissances et techniques, nous ne pouvons préserver l’environnement bâti

Anna Nurmi-Nielsen
Présidente d'ICOMOS Finlande



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Dernière mise à jour: 26 août 2003