Great Zimbabwe, Zimbabwe

Victoria Falls, Zimbabwe

Kasubi Tombs, Uganda


" PATRIMOINE IMMATERIEL EN AFRIQUE: S'AGIRAIT-IL DE 'BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN'? " (1)


Dawson Munjeri

La pièce de William Shakespeare trouve son égal dans un roman en langue shona, de feu le nationaliste zimbabwéen, Herbert Chitepo, dont le titre, Soko risina musoro, signifie : "Un conte sans thème". Les œuvres de Shakespeare et de Chitepo se rapprochent en ce qu’elles mettent toutes deux la question du patrimoine immatériel sur le devant de la scène (ou du moins le faisait). A l’issue des nombreux débats de la 12e Assemblée Générale de l’ICOMOS, ce qui à l’origine était le thème du "patrimoine immatériel", est rapidement devenu "le matériel dans l’immatériel" ou vice versa et, à l’heure actuelle, il apparaît comme "la dimension immatérielle du patrimoine bâti". Personne ne saurait affirmer péremptoirement que l’âme (l’immatériel) peut exister sans le corps (le matériel) et donc, d’un point de vue philosophique et peut-être logique, on peut dire que l’immatériel et le matériel sont les deux côtés d’une même pièce. Toutefois, dire que le matériel est nécessairement "un patrimoine bâti" relève du syllogisme. C’est aussi illogique que d’admettre que, alors que le patrimoine matériel se tient tout seul debout, le patrimoine immatériel, lui ne pourrait tenir qu’avec une béquille. Cette affirmation ne constitue pas seulement un recul par rapport aux récentes avancées faites au plan mondial mais c’est aussi un rejet des conclusions adoptées par la Commission mondiale de l’UNESCO pour la culture et le développement qui, sans équivoque, déclare que dans toute association du matériel et de l’immatériel, "le matériel ne peut être interprété que par l’immatériel" et non l’inverse.

Pour illustrer les notions exposées ci-dessus, il n’est pas besoin d’aller plus loin que chez nos voisins du nord, en Zambie. La cérémonie Kuomboka du peuple Lozi, dans la vallée du Zambèze (Province de l’Ouest de la Zambie) est enracinée dans des décennies de tradition. Les migrations périodiques et rituelles du Lewanika (Litunga - chef suprême) des Lozi, des basses terres aux terres hautes, impliquent le déplacement d'un "Etat", accompagné de rituels organisés selon une étiquette, et dont les formes ont valeur de patrimoine. Le bateau (matériel) n’est qu’un signe; le mouvement des rames au rythme des chants et des danses, le flux et le reflux des eaux, sont des messages réels. Les points de départ et d’arrivée fixes, au nord et au sud, sont matériels (palais), mais l’essence de la tradition est codifiée sous des formes abstraites.

Plus au nord, au Bénin (Afrique de l’Ouest), la ville de Ouidah connut, du 17ème au 19ème siècle, une période de commerce intense d'esclaves. La route de l’esclavage, de Ouidah jusqu’à la côte atlantique, est jalonnée de lieux --plantes, lagons, plantations, etc. -- qui gardent la mémoire de cette activité haineuse et témoignent d’un patrimoine économique d’autrefois, aussi abominable soit-il. Pourtant, comme Alain Sinou le remarque à juste titre, "il n’existe pas de preuve directe, physique, de l’esclavage". L’élément matériel qui subsiste n’est certes pas un patrimoine bâti, mais des plantes, des lagons, etc. qui peuvent disparaître sous la machette, la pollution, etc. Comment le trafic des esclaves peut-il être reconnu comme phénomène authentique en l’absence de patrimoine bâti? Et pourquoi pas? La réunion de l’ICOMOS en novembre 1994 sur les itinéraires culturels a défini les chemins patrimoniaux (religieux, esclaves, or/ivoire, routes du sel) comme étant "composés d’éléments matériels, dont l’importance culturelle provient des échanges et du dialogue multidimensionnel au travers de pays ou de régions". Cette définition peut convenir au chemin de pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle (Espagne) mais pas au cas de Ouidah. C’est donc la preuve qu’elle ne s’applique pas aux sociétés dont le patrimoine est immatériel. Cette définition implique aussi que l’âme est subordonnée à la substance - monumentalité réincarnée. Il est admis que ce n’est pas le cas dans les "sociétés non-matérielles" .

Toujours à Ouidah, les temples vaudou sont les expressions les plus physiques des pratiques religieuses traditionnelles. Le nombre et la diversité de ces temples témoignent de la force de ces cultes, mais c’est à peu près tout. Ils n’ont pas de valeur particulière, sauf celle de réserve mnémonique de l’histoire culturelle et sociale. Les pratiques religieuses les plus importantes de Ouidah n’ont pas lieu dans des temples à l’architecture spectaculaire ou de taille imposante. Cela ébranlerait les systèmes de croyance qui sont très codifiés. "Une pièce, un arbre, un coin de mur ont une bien plus grande valeur dans la pratique religieuse que le temple".(2)

Le concept-même de "patrimoine bâti" est basé sur la relation entre un site et un événement, mais les cas cités montrent bien qu’il n’en est pas nécessairement ainsi dans certaines sociétés africaines. Dans ces sociétés, le patrimoine culturel concerne singulièrement les valeurs plus que les édifices. Ces valeurs n’ont pas besoin d’être jugées sur la base de biens physiques, ni même sur la base d’une matrice interactive de biens physiques et culturels. C’est bien là le problème, car si l’on admet un lien entre le patrimoine immatériel et le "patrimoine bâti" on impose une classification morphologique inadéquate. N’oublions jamais que ce qui distingue les "traditions vivantes" de toutes les autres est le fait que l’existant l’emporte sur le visible. Comme le font remarquer à juste titre Ardalen Nader et Bakhtar Laleh, la tradition vivante offre le cadre dans lequel concevoir et construire et pas l’inverse.

L’autre problème qui se pose avec "la dimension immatérielle du patrimoine bâti" est celui de l’exclusivité. Comment devons-nous considérer les sites d'art rupestre? La définition du patrimoine bâti devra peut-être être étendue pour inclure les constructeurs surnaturels de "l’environnement bâti", pour inclure les montagnes, les cavernes et autres lieux d’expressions artistiques et de points de vue multiples. Bien sûr, ces sites sont davantage que des expressions géomorphologiques, car ils sont le domicile de la vie, de la mort et du surnaturel. Les ignorer cause la colère de ces forces surnaturelles : la 13e Assemblée Générale de l’ICOMOS ne peut pas se permettre cette malédiction. "Les ancêtres d’Afrique sont en colère
Pour ceux d’entre nous qui croient au pouvoir des
ancêtres, la preuve de leur colère est tout autour de nous,
Pour ceux qui ne croient pas aux ancêtres
la preuve de leur colère porte un autre nom. "
Ali Mazrui
Enfin, si l’impression qui ressort est que l’Afrique n’a rien à offrir en matière de "patrimoine bâti monumental", rien ne saurait être plus éloigné de la vérité. L’Afrique a évidemment développé des civilisations brique/mortier, par exemple le Grand Zimbabwe. Ce ne sont pas cependant des expressions de la "gloriana Africana". Elles reflètent, en apparence, le génie de l’urbanisme, des rois, des empereurs, de la prospérité économique. Dans une certaine mesure, c’est vrai surtout dans le contexte de la formation d’un État centralisé. Toutefois, ce n’est qu’une interprétation superficielle. Au fond, la raison d'être de ce patrimoine bâti illustre le fait que dans la conception et l’exécution, ces expressions de "gloriana Africana" sont avant tout des expressions de "primitivisme romantique" reflétant la sagesse des coutumes, l’instinct et le génie indigènes pour l’intuition, plutôt que les concepts étrangers de rationalité, méthode scientifique et objectivité. Aussi grand soit-il, le Grand Zimbabwe transmet le message fondamental qu’il s’agit d’une réponse chaleureuse aux forces de la nature, qu’elles soient spirituelles, environnementales, etc. et non pas le produit d’un "raisonnement analytique et froid". Sur ce site, l’architecture de base reste fondée sur la maison circulaire traditionnelle en pisé. Le choix de l’utilisation de l’espace entre le sacré et le profane est une affirmation que le symbolisme et le respect des pouvoirs, et surtout, que les critères de valeur surpassent les considérations matérielles et esthétiques. C’est, là encore, prouver que le matériel ne peut être interprété qu’à travers l’immatériel. De ce fait, on continue de célébrer les traditions même si les murs de pierre du Grand Zimbabwe s'écroulent. Pour eux, les esprits ont simplement déménagé pour s’installer ailleurs. Nous autres ne faisons que pleurer l’effondrement d’un tissu physique. Oui, nous continuons de déifier un "patrimoine bâti" vide du vrai message : Soko risina musoro (un conte sans thème).

Dawson Munjeri
Vice-président de l'ICOMOS (1999-2002)

(1) Beaucoup de bruit pour rien est une pièce de William Shakespeare.
(2) A. Sinou. "Architectural and urban heritage; the example of the city of Ouidah, Benin" in Culture and Development in Africa, I. Serageldin & J. Taboroff (Eds), Washington, 1994:289.


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Dernière mise à jour: 26 août 2003