Great Zimbabwe, Zimbabwe

Victoria Falls, Zimbabwe

Robben Island, South Africa


" PATRIMOINE MATERIEL ET IMMATERIEL. DEVOIR ET PLAISIR DE MEMOIRE"


Dinu Bumbaru

Aux yeux de plusieurs, le thème du triennum 1999-2002 apparaîtra peut-être comme une dérive politically correct par rapport aux sujets traditionnels que sont la conservation et la gestion de monuments et de sites. On croira qu’il évoque le riche patrimoine de cultures, africaines ou autochtones en général, où ne prime pas la production de monuments qu’apprécient tant les cultures dites occidentales et donc, qu’il ne nous touche pas tous.

Pourtant, nos collègues africains nous amènent à réaliser que ce thème est bel et bien universel. La valeur culturelle des édifices, des sites et des paysages patrimoniaux que nous cherchons à conserver et à valoriser, ce génie du lieu est, avant tout, immatériel. Les ressources de la science et de la technologie mises au service de la conservation et de la gestion du patrimoine culturel, sont avant tout engagées dans la conservation du sens, de la mémoire ou des savoir authentiques dont ce patrimoine est porteur. C’est le cas de notre précédent thème triennal - l’usage - que le Document de Nara sur l’authenticité (1994) nous invite à considérer comme une base de la valeur patrimoniale. C’est aussi le cas d’autres dimensions de notre travail qui mériteraient d’être explorées en prévision du grand rendez-vous de 2002 au Zimbabwe. En voici quelques exemples.

1. Le sacré

Appelant à une dimension immatérielle par définition, le sacré a, depuis des siècles, été à la source de notre appréciation du temps et de la mémoire. La religion est à l'origine de rites, de coutumes, d’objets, d’édifices et de lieux que l'on qualifie aujourd’hui de " patrimoine culturel ". Une large proportion des biens culturels inventoriés, au plan national comme par la Liste du patrimoine mondial, est constituée de sites, de constructions ou d'objets d'art possédant un lien avec le sacré. Quelle est la place du sacré dans nos interventions sur le patrimoine religieux, qu'il soit monumental ou autre? Peut-on se contenter de n’en regarder que les pierres ou le style? Cette question se pose également pour d’autres constructions ou lieux, comme les grandes orgues ou les théâtres, dessinés ou construits pour présenter des biens immatériels tels la musique sacrée ou les tragédies classiques.

2. Les métiers

La question des métiers et de l'artisanat qui constituent la majeure partie de notre patrimoine physique est de plus en plus actuelle et problématique. Dans un monde où prime l’information de courte durée, les savoir-faire traditionnels dont nous, architectes, ingénieurs ou conservateurs, avons besoin pour assurer le maintien des édifices qui nous sont confiés, disparaissent au fur et à mesure que s’éteignent les artisans qui en sont porteurs, sans qu'ils aient transmis leur savoir. Certaines cultures cherchent à contenir cette érosion. Les concepts de " trésor national vivant " (Japon), de " porteurs de tradition " ou de " métiers d’art et de patrimoine " renforcent l’idée que l’ingéniosité et le talent enrichis de générations en générations, tout immatériels soient-ils, sont à la fois patrimoniaux et essentiels à la conservation des biens immobiliers.

3. La mémoire

Inspirée des chartes de l’ICOMOS , notamment de la Déclaration de Stockholm adoptée en 1998 suite à l’initiative de nos collègues polonais, et de la collaboration interdisciplinaire née du Bouclier Bleu, la Déclaration québécoise du patrimoine affirme le " droit à la mémoire " et le " devoir de respect envers les gens, les objets et les lieux qui en sont porteurs ". Après tout, ce qui distingue le patrimoine culturel des produits culturels, c’est qu’il est issu de l’histoire dont il témoigne dans notre monde présent. Cependant, le lien Patrimoine-Histoire n’est pas uniforme. Les peuples autochtones du Canada, d’Australie ou d’Afrique n’ont pas la même tradition de mémoire et du patrimoine que les sociétés cosmopolites des grandes villes de ces mêmes pays. Comment intégrer le travail des historiens, des conservateurs ou des chargés de l’interprétation? Comment aborder la commémoration ou l’exploitation métaphorique du patrimoine et de la mémoire par les arts ou la politique? À qui appartiendra la mémoire culturelle alors que des groupes privés achètent des fonds entiers d’archives pour mieux les monnayer bientôt sur l’Internet? Ces questions sont très concrètes et ont des incidences directes sur nos pratiques.

Observons l’actuel débat pour la préservation de la diversité culturelle mondiale et contre l’imposition d’une mono-culture mondiale ou, dans le pire des cas, les génocides culturels. Observons la place grandissante que prennent l’économie et les technologies de l’information dans nos activités, notamment via l’Internet qui aide autant à partager et à diffuser le patrimoine, comme le veut la Charte de Venise, qu’à le dématérialiser et à le rendre éphémère. Notre monde vit des transformations profondes qui affectent particulièrement son patrimoine immatériel.

L’ICOMOS peut dégager du thème proposé par le triennum une série de sujets sur lesquels bâtir une action à moyen terme et jouer un rôle encore plus pertinent. Peut-on imaginer un Programme international permanent de l’ICOMOS sur le sacré, sur les métiers ou sur la commémoration? Peut-on élargir nos définitions et méthodes pour qu’elles reflètent - comme on le fait déjà avec les paysages patrimoniaux, par exemple - la diversité des valeurs patrimoniales d’un lieu ou d’un bâtiment? Peut-on adapter nos outils professionnels et scientifiques de conservation (inventaires, documentation, définition et exécution des travaux, programmes de gestion et d'entretien, etc.) pour qu’ils reflètent mieux la diversité des besoins tant matériels qu’immatériels?

Les 17-18 novembre 2000, ICOMOS Canada tiendra son assemblée annuelle à Montréal, "Matière et Mémoire", sur le thème du triennum pour examiner ces questions. En 1989, nous l’avions tenue sur le sacré, ce qui amena la création d’un comité spécialisé national sur la question où sont notamment partagées des expériences comme la démarche interconfessionnelle (catholiques, protestants et juifs) de Pierres Vivantes à Montréal ou de la Fondation du patrimoine religieux du Québec. En 2000, nous nous pencherons sur la place de l’intangible dans les paysages, dans les villes et les routes qui les relient, dans l’interprétation ou la création contemporaine usant du patrimoine et de la mémoire. Nous espérons ainsi avoir le plaisir de fournir notre contribution et de partager ce travail avec tout l’ICOMOS. En route vers Zimbabwe 2002!

Dinu Bumbaru
Secrétaire Général
Membre du Comité Exécutif (1993-2002)


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Dernière mise à jour: 26 août 2003