THEME 2003: LE PATRIMOINE CULTUREL SUBAQUATIQUE


RÉPONSE À DES PRÉOCCUPATIONS TYPES D'UN PLONGEUR
À L'ÉGARD DE LA CONVENTION DE L'UNESCO

- Destruction naturelle
- Financement privé ou financement public et “découverte de l'histoire”
- Les plongeurs et la Convention

Cher Plongeur,

Dans vos lettres qui témoignent d'un amour de la mer et d'une vaste expérience de la plongée sur des épaves, vous faites part de vos préoccupations à l'égard de la Convention de l'UNESCO sur la protection du patrimoine culturel subaquatique, notamment de la conservation in situ.

Mais avant d'aborder les points que vous avez soulevés, permettez-moi de me présenter et de vous parler de l'organisation que je représente (comme vous l'avez fait dans vos lettres) afin que vous puissiez mieux connaître mes antécédents. Je vous renverrai également à certains articles de magazine que vous pourrez facilement consulter.

J'ai passé la majeure partie de ma carrière sur la côte de l'Atlantique Nord. J'ai en effet oeuvré pendant un peu plus de 38 ans dans les provinces maritimes où j'ai travaillé comme archéologue subaquatique pour Parcs Canada (organisation semblable au U.S. National Parks Service); mon travail m'a conduit partout au Canada, du Pacifique à l'Atlantique, et du sud des Grands Lacs jusqu'à 500 kilomètres au nord du cercle arctique (voir le court article sur le Breadalbane, 1853 dans le magazine National Geographic de juin 1982). Les archéologues de Parcs Canada ont à leur actif plus de 50 000 heures de plongée dont certaines dans des conditions que vous et vos collègues connaissez bien : courants traîtres, eaux opaques et très froides. Notre projet le plus important a nécessité 14 000 heures de plongée dans les eaux glaciales de Red Bay au Labrador pour fouiller l'épave d'un galion du XVIe siècle venu du Pays basque.

Les fouilles archéologiques complètes de ce galion entre 1978 et 1985 ont fait l'objet d'un article de 32 pages, dont la page couverture, dans le magazine National Geographic de juillet 1985. D'ailleurs, ce navire est devenu le symbole international officiel des épaves patrimoniales de l'UNESCO (voir ci-joint). Un musée construit par Parcs Canada au petit village de pêcheurs de Red Bay renferme des artefacts et une réplique partielle du galion; qui plus est, le musée est un atout pour l'économie locale dévastée par l'interdiction de pêcher à la morue. Les visiteurs peuvent également y voir la seule baleinière basque du XVIe siècle qui existe au monde, ancêtre du navire de recherche et sauvetage contemporain. Le musée attire des touristes de partout au monde dans ce petit village éloigné, lui assurant sa seule source de revenu permanente. Comme un bon vin, l'exposition prendra de la valeur avec le temps. La totalité du patrimoine culturel subaquatique de cette région économiquement défavorisée a été préservée et conservée pour permettre aux habitants de Red Bay, du Canada, des États-Unis et, en fait, de la planète, d'en tirer profit; les générations de demain en bénéficieront également. Leur patrimoine culturel subaquatique n'a pas été partagé avec quelques entreprises commerciales : il leur appartient intégralement. Le projet a donné lieu à un rapport archéologique de 4 000 pages qui a finalement permis de comprendre les arcanes de la conception et de la construction des navires au Moyen Âge et à la Renaissance. Cependant, même à Red Bay la notion de conservation in situ a été mise en pratique; en effet, deux autres galions du XVIe siècle et les artefacts qui les accompagnaient ont été laissés sur place pour les générations à venir, ce qui nous ramène à votre question concernant la conservation in situ et la Convention.

A l'avenir, la Convention n'empêchera pas mes successeurs de faire des recherches et des fouilles dans l'un ou l'autre de ces galions in situ s'ils peuvent le justifier sur le plan scientifique. Selon la Convention, notamment l'article traitant de la conservation in situ, si les chercheurs peuvent montrer que la science, les Canadiens ou même les Basques retireront des avantages valables des fouilles de l'un ou l'autre de ces galions, ils pourront s'y adonner à condition de respecter toutes les dispositions de la Convention. Si vous lisez le texte attentivement, vous verrez que la conservation in situ est considérée comme une option, l'option privilégiée, faute de raisons de faire autrement. Je le répète, il s'agit uniquement d'une option.

Placée en évidence comme elle l'est dans le texte de la Convention, et souvent mal interprétée, la disposition sur la conservation in situ a amené plusieurs personnes à se méprendre sur le sujet et à croire fermement que la Convention interdit toutes fouilles. Cela est absolument faux : si tel était le cas, aucun archéologue ni scientifique ne pourraient jamais appuyer une telle Convention. L'objet de la Convention est de faire en sorte que le patrimoine culturel subaquatique du monde entier soit préservé dans l'intérêt de l'humanité et non de quelques-uns, comme c'est présentement le cas dans de nombreuses régions du monde. Et préserver " dans l'intérêt de l'humanité " signifie préserver le patrimoine et y avoir accès in situ ou faire des fouilles archéologiques partielles ou complètes justifiées permettant au public d'en bénéficier par des expositions muséales, des publications ou d'autres moyens de diffusion comme des films, des vidéos, des CD-ROM, des sites Web et autres.

Je sais que bon nombre de vos amis et collègues respectent dans une certaine mesure quelques-unes des étapes susmentionnées, par exemple rassembler des objets avec beaucoup de soin, prendre des photos et des notes, veiller au soin et à la conservation des objets remontés à la surface et enfin assurer une certaine diffusion ou un certain accès. Certains plongeurs prennent déjà ces mesures avec une passion, une conscience professionnelle et un soin qui sont parfois inégalés par certains archéologues. Mais cela en tant que tel n'est pas de l'archéologie et ne représente qu'une partie du processus archéologique. C'est ici que je me permettrai de ne pas partager votre opinion sur plusieurs points mentionnés dans votre lettre.

Destruction naturelle

Comme vous, je peux affirmer qu'au cours de mes 38 ans de carrière, " j'ai assisté à la destruction naturelle des épaves de l'Atlantique Nord ", mais avec des réserves importantes. Bien qu'il soit très facile de généraliser, les épaves de métal, comme celle du Titanic, ont tendance à se conserver telles quelles un certain temps après avoir touché le fond. Par contre, les navires de bois exposés à l'eau salée ont tendance à se détériorer plus rapidement et à s'éventrer sur le fond, dans la boue ou le sable. Cet éventrement relativement rapide et l'enfouissement d'une bonne partie des coques de bois et de leur contenu peuvent cependant les aider à supporter les effets dévastateurs à long terme des éléments. Je ne veux pas dire par là qu'une bonne partie d'un navire donné sera nécessairement préservée de cette façon. Je veux simplement souligner que des parties importantes de l'épave et de son contenu peuvent être préservées. C'est ce qui explique l'excellent état de conservation de la coque d'un navire marchand grec datant de 2 400 ans sur laquelle j'ai travaillé à Kyrenia, à Chypre, en 1968; les coques extrêmement bien conservées des galions basques vieux de 400 ans à Red Bay dans l'Atlantique Nord; les vestiges partiels très stables de deux gros navires de guerre français datant du milieu du XVIIe siècle, préservés in situ dans le port de Louisbourg en Nouvelle-Écosse, également sur la côte de l'Atlantique Nord, et j'en passe.

Certains des exemples que vous donnez sont des navires relativement modernes, qui datent surtout du XXe siècle et qui, soit dit en passant, ne satisferaient pas à l'exigence de 100 ans au moins mentionnée dans la Convention. Il est triste de constater qu'ils se détériorent et finissent par s'éventrer parce qu'ils ne sont pas toujours bien protégés par une épaisse couche de sable ou de limon qui les aide à conserver l'intégrité de leur structure. Mais cela étant dit, l'éventrement de ces coques ne détruit pas nécessairement leur contenu et leur potentiel archéologique de nous révéler ce que nous appelons leur " histoire ". Elles demeurent des sites précieux à consigner et même à fouiller, selon les règles de l'art, pour en extraire une mine de renseignements. Cela est vrai même en supposant qu'on ne les découvre pas avant des centaines d'années. Compte tenu de cette dégradation, je crois que le défi qui se pose à nous est de préserver l'histoire de ces épaves, de consigner leur emplacement et de les identifier sans intrusion avant qu'elles ne s'éventrent, et de permettre au public d'avoir accès à ces découvertes, tout cela, toutefois, sans fouille ou enlèvement d'objets.

Malgré les conditions environnementales difficiles dont vous parlez, ce potentiel à long terme de survie archéologique a été constaté chez d'autres épaves de l'Atlantique Nord que nous avons étudiées : le HMS Saphhire, 1696; le Prudent et le Célèbre, 1758; le Machault, 1760; le Breadalbane, 1853; et les vestiges partiels du Elizabeth and Mary, 1690, le plus ancien navire construit aux États-Unis jamais trouvé. Et il en existe beaucoup d'autres. On a bien fait la preuve que les épaves peuvent rester sous l'eau pendant des milliers d'années et constituer des sites archéologiques riches et utiles. Si les épaves sont gravement endommagées par la destruction naturelle dans certaines régions, comme je l'ai moi-même constaté, les dommages se produisent généralement au cours du premier siècle d'immersion. C'est un phénomène que vous avez décrit dans vos lettres. Passée cette première période, la dégradation peut plus ou moins cesser ou ralentir jusqu'à ce que le site trouve son équilibre et demeure stable pendant des siècles. Dans ce contexte, la " conservation in situ " est efficace et a été employée aux États-Unis, en Australie, au Danemark et au Canada, entre autres.

À mon avis, il est extrêmement ironique que la plupart des plongeurs sportifs, des plongeurs professionnels et des chasseurs de trésors se préoccupent tous de la dégradation des épaves causée par les éléments naturels et parfois par l'homme alors qu'aucun d'eux n'a jamais fouillé complètement une épave historique au cours des 50 dernières années, n'en a jamais renfloué ni préservé une pour les générations à venir; ces personnes sont uniquement intéressées à rapporter des objets trouvés dans les épaves, et ne se préoccupent pas vraiment des épaves elles-mêmes. En fait, après plus d'un demi-siècle de plongée sous-marine un peu partout dans le monde et contrairement aux incessantes allégations des fameux chasseurs de trésor américains voulant qu'ils aient sauvé beaucoup plus d'épaves que les archéologues, ils n'ont en fait sauvé aucune épave à valeur patrimoniale à quelque endroit que ce soit dans le monde. Seuls les archéologues l'ont fait.

Financement privé ou financement public et " découverte de l'histoire "

Le financement public a été et continue d'être au coeur de certains des projets les plus importants de " découverte de l'histoire " (pour utiliser votre propre terminologie) de par le monde, y compris les projets aux États-Unis, contrairement à votre affirmation selon laquelle le public " ne souscrirait jamais à cela ". À l'heure actuelle, deux des projets d'archéologie subaquatique les plus passionnants au monde se déroulent aux États-Unis : le projet H.L. Hunley (1864), financé par des fonds publics, et l'épave du navire de Louis XIV La Belle (1683), projet financé par l'État du Texas, qui a commencé lorsque George W. Bush était gouverneur. Il s'agit bel et bien de projets " de découverte de l'histoire " comme vous les qualifiez dans votre lettre, et sont sans égal dans le secteur privé, tant aujourd'hui que par le passé. Rappelons-nous également le projet San Esteban, 1554, au large de l'île Padre au Texas, financé par des fonds publics à la fin des années 1970.

En fait, les États-Unis comptent, de loin, le plus grand nombre d'archéologues sous-marins au monde financés par des fonds publics, qui oeuvrent dans des organisations de l'administration fédérale ou des États pour protéger et gérer pour les générations à venir l'histoire maritime de votre pays. Rien ne permet de croire que cette tendance ne se poursuivra pas et ne s'intensifiera pas, et que d'autres projets financés par les deniers publics ne se concrétiseront pas aux États-Unis. En outre, des douzaines de projets financés par l'État ont été réalisés ou sont en cours dans de nombreux autres pays.

Il ne faut pas oublier non plus les projets remarquables qui ont été réalisés et continuent de l'être de par le monde par des organisations privées sans but lucratif. L'un des plus importants et des plus célèbres est peut-être celui des fouilles du Mary Rose, 1545, entreprises à la fin des années 1970 en Angleterre. Plusieurs projets financés par des organismes privés sans but lucratif sont en cours en Argentine. Un important projet financé par diverses organisations sans but lucratif se déroule actuellement au Sri Lanka. Mais le programme le plus connu et le plus ancien regroupant des projets financés par des organismes sans but lucratif est encore celui de l'Institute of Nautical Archaeology de M. George Bass, à College Station au Texas. Une partie du travail de l'institut est consacrée aux épaves au large de la côte turque, dont certaines se trouvent sur place depuis des milliers d'années. Il s'agit de véritables projets " de découverte de l'histoire " qui ne se résument pas, comme vous le dites dans vos lettres, à la récupération délicate d'objets trouvés au hasard; il s'agit en fait de projets réalisés presque entièrement avec le savoir-faire américain et les fonds d'organismes privés américains. Et cette remarquable réalisation américaine, cette contribution exceptionnelle à l'histoire maritime du monde, dure depuis plus de 40 ans, depuis le début des années 1960. Comme vous pouvez le constater, le financement privé en soi ne va pas à l'encontre de la Convention, pourvu qu'il ne s'agisse pas de projets à but lucratif reposant sur la vente d'objets ou la dispersion de collections.

Un séminaire spécial tenu à Sacramento en Californie, il y a près de 15 ans, sur la question des activités commerciales à but lucratif auxquelles collaboraient des archéologues professionnels de bonne foi en est venu à une conclusion évidente et unanime : il ne s'agit pas d'une façon de retracer l'histoire comme vous le dites, puisque ce genre d'activités conduit simplement à la destruction de données et du savoir. Les activités lucratives ne s'accordent pas avec le temps qu'il faut pour faire une bonne recherche. Rappelez-vous le vieux dicton " le temps, c'est de l'argent ". Et cela est sans compter le problème d'ordre éthique que pose la vente d'artefacts, pratique rejetée par la Convention.

Les plongeurs et la Convention

La Convention n'empêche pas les plongeurs de fouiller des épaves immergées depuis plus d'un siècle : outre la conservation " in situ ", la Convention traite d'accès public. Elle n'interdit à personne de faire de la plongée autour d'épaves centenaires, pourvu qu'on n'y porte pas atteinte, qu'on n'y pratique pas de trous ou qu'on n'en retire pas d'objets. Pour faire ce genre d'intrusion, des personnes compétentes demanderaient l'autorisation nécessaire aux autorités appropriées.

Au Canada, de nombreux propriétaires d'entreprises de plongée ont vu clair et réalisent maintenant que les archéologues travaillent pour eux en préservant les épaves qui sont leurs moyens de subsistance. Ils collaborent avec nous. Ils sont devenus nos alliés. Il n'y a pas de meilleur endroit pour illustrer ce propos que les alentours de la forteresse de Louisbourg en Nouvelle-Écosse. Là, la situation concernant la conservation des épaves contraste énormément. Dans le port, où Parcs Canada gère et protège les épaves in situ depuis le début des années 1960, les épaves sont demeurées strictement les mêmes depuis leur découverte. Je peux personnellement en répondre puisque j'ai fait ma première plongée en eau libre à cet endroit en 1963 sur la plus connue de ces épaves, le Célèbre, navire de guerre français de 64 canons coulé en 1758. L'épave est exactement telle que je l'ai vue il y a 40 ans. Aujourd'hui, n'importe quel plongeur peut visiter cette épave et les autres qui se trouvent dans le port en compagnie d'entrepreneurs privés ayant un permis pour faire faire de la plongée sans pénétrer dans les épaves. Les plongeurs peuvent encore voir l'épave du Célèbre comme je l'ai vue il y a 40 ans, et leurs descendants pourront en faire autant. Si cette épave et la demi-douzaine d'autres qui se trouvent dans la zone de préservation du port n'avaient fait l'objet d'aucune mesure de protection, comme ce fut le cas des épaves de la même époque qui se trouvent à l'extérieur du port, il n'y aurait plus grand-chose à voir. Des épaves situées à quelques centaines de mètres à l'extérieur du port, ayant fait l'objet de récupération d'artefacts et d'intrusion au fil des ans par divers groupes et personnes, ont été détruites; ces ressources non renouvelables sont disparues à tout jamais. Avec les épaves, l'occasion ne se présente pas deux fois : il faut bien faire ou ne rien faire du tout. Vous dites dans votre lettre que vous aimez les épaves sur lesquelles vous plongez et que vous souhaitez les protéger pour les générations à venir de la meilleure façon qui soit. Que choisiriez-vous : le mode de conservation in situ du port de Louisbourg ou la liberté d'action à l'extérieur du port qui a abouti à la désertification du paysage des épaves.

Le fait est que la Convention est un moyen de concrétiser le souhait que vous avez exprimé dans votre lettre et que je viens de mentionner. À mon avis, c'est la seule façon d'atteindre le but fixé : la protection. La Convention n'est pas destinée à quelques plongeurs privilégiés ou à des entrepreneurs commerciaux pas plus qu'aux archéologues ou aux fonctionnaires : elle vise à protéger le patrimoine submergé du monde qui appartient à tous ainsi qu'aux intervenants.

Mais si une intervention s'impose sur des épaves d'au moins 100 ans, qui est le mieux équipé pour faire le travail? Voilà une question essentielle. Supposons, par exemple, que vous ayez besoin d'une chirurgie cardiaque. Vous adresserez-vous à un dentiste? Si vous devez construire un pont suspendu, demanderez-vous l'aide d'un archéologue? Vous êtes un professionnel, et je crois que vous connaissez les réponses. Alors pourquoi en serait-il autrement quant à la nécessité d'avoir une expertise professionnelle appropriée lorsqu'il s'agit d'une épave à valeur patrimoniale? Ne devrait-on pas faire appel à un spécialiste pour diriger l'étude d'un site archéologique?

Alors, vous demanderez-vous peut-être, quel rôle peuvent donc jouer les plongeurs, ceux-là même qui ont cherché, trouvé et, dans certains cas, recensé des épaves pendant des années. Devraient-ils être de simples spectateurs? Ma réponse est non. Les plongeurs doivent être nos collaborateurs sur place et nos partenaires dans la protection et la préservation des épaves. Ils sont et continueront d'être un atout précieux pour faire face aux problèmes de coût et de ressources limitées que posent la recherche et le recensement des milliers d'épaves qui se trouvent le long de nos côtes, l'établissement de dossiers et la présentation de ces épaves au public. Grâce à la formation et à la sensibilisation, ils pourront jouer un rôle important, croyez-moi.

Par exemple, il y a près de 10 ans que nous donnons un cours aux plongeurs pour les sensibiliser, développer leurs connaissances et améliorer leurs compétences en établissement de relevés afin qu'ils puissent mieux comprendre le travail archéologique et être mieux qualifiés pour seconder nos spécialistes dans le travail subaquatique. Il s'agit du cours de la N.A.S. (Nautical Archeology Society) du Royaume-Uni. Ce cours d'initiation de deux ou trois jours a donné d'excellents résultats partout où il a été donné en Amérique du Nord, en Europe, en Afrique du Sud et, plus récemment, en Argentine, en Uruguay et au Brésil. Le Comité international sur le patrimoine culturel subaquatique de l'ICOMOS, que je représente, s'emploie à le faire connaître comme outil international qui sera utile au cours de la période suivant l'application de la Convention.

Après avoir suivi ce cours, des plongeurs qui pillaient ou endommageaient auparavant des épaves historiques, souvent avec les meilleures intentions du monde, avec soin et par amour des sites, deviennent nos meilleurs alliés parce qu'ils ont eu la chance de comprendre les répercussions négatives de leurs actes. Pour mieux saisir mon propos, consultez le numéro d'août 2000 du magazine National Geographic. À la page 72, vous lirez le merveilleux récit de l'épave d'un navire appartenant à la flotte américaine commandée par sir William Phips qui, de malheureuse mémoire, voulut attaquer Québec en 1690. La découverte de la plus ancienne épave jamais trouvée d'un navire construit aux États-Unis a été faite la veille de Noël 1994 sur la rive nord du fleuve Saint-Laurent par un plongeur local. Quelques mois avant cette découverte, Marc Tremblay était encore l'un des plus grands pilleurs d'épaves de la côte du Québec, si riche de ces trésors.

Quelques semaines après avoir suivi le cours de la N.A.S., Marc a découvert l'épave datant de 1690 que la " tempête du siècle " avait dégagée devant son chalet, dans quelques pieds d'eau. Sous ses yeux sont apparus toute une gamme d'épées, de fusils à pierre, de haches, de pistolets et bien d'autres types d'artefacts. Au lieu de les récupérer pour garnir sa collection privée ou pour en vendre quelques-uns comme il l'aurait fait avant de suivre le cours de la N.A.S., il a pris des photos, des images vidéo et des mesures sans toucher à quoi que ce soit. Il a ensuite transmis toute cette information aux autorités provinciales et fédérales qui n'ont pas tardé à lancer un projet pluriannuel auquel ont participé M. Tremblay et ses compagnons de plongée avec qui il avait suivi le cours. Pendant la majeure partie de deux saisons de plongée, ces personnes ont vécu les plus beaux moments de leur carrière de plongeur, travaillant de longues heures dans les eaux glaciales de l'Atlantique Nord, faisant des fouilles en compagnie des archéologues de Parcs Canada pour mettre au jour ce volet important de leur histoire (il y a eu au total plus de 2 000 heures de plongée). L'épave qui, en l'occurrence, était celle du Elizabeth and Mary, est maintenant un lieu historique national du Canada ainsi qu'un lieu historique provincial. C'est l'épave la plus importante trouvée chez nous au cours des 20 dernières années. Ces plongeurs sportifs, dont la plupart étaient auparavant des pilleurs, sont devenus des protecteurs du patrimoine culturel, de véritables gardiens des épaves historiques : ils ont maintenant l'impression d'avoir une mission, celle de protéger ce patrimoine pour leurs descendants, pour les générations de demain.

Permettez-moi de terminer ma lettre en vous relatant un fait particulièrement passionnant. Un seul artefact parmi les milliers trouvés sur le site a permis d'identifier le navire et d'établir un lien avec la flotte de 32 navires que Phips commandait. Une simple écuelle d'étain, bien consignée, trouvée sur la couche supérieure du site de l'épave portait les initiales de son propriétaire et de son épouse : " M.I.S. ", pour sergent Increase Moseley et Sarah. Les recherches faites dans les archives de Boston ont révélé que ce milicien faisait partie du régiment de Dorchester qui se trouvait à bord du Elizabeth and Mary qui avait coulé.

Ce récit est précieux puisqu'il montre que les artefacts devraient être laissés là où ils sont pour être ensuite récupérés comme il se doit par un spécialiste; si Marc Tremblay avait suivi votre conseil, à savoir " que la meilleure façon de protéger les artefacts est de les récupérer au moment de leur découverte ", ce lien archéologique vital avec les archives aurait pu disparaître. Si ce précieux indice avait été manipulé sans précaution ou s'il avait été vendu peu de temps après sa découverte, il aurait été impossible d'identifier l'épave ou, à tout le moins, de l'identifier hors de tout doute. L'épave n'aurait pas été jugée d'importance historique nationale pour le Canada et aurait été privée d'une bonne partie de son importance. Une récupération faite à la hâte et de façon non contrôlée par un plongeur aurait fait davantage de tort que la nature en plus de 304 ans!

En fait, notre travail se compare à celui des enquêteurs sur la scène d'un crime où les indices ne sont valides que dans un contexte bien consigné. Il faut le plus grand soin et le professionnalisme archéologique le plus entier pour consigner les données et étudier les sites. Des fouilles qui s'accompagnent de photographies prises avec un flash, de dessins habiles et de bonnes méthodes de conservation ne signifient pas nécessairement que la recherche et l'interprétation se font selon des normes professionnelles.

Impressionné par vos antécédents d'ingénieur, j'ose espérer que certaines de mes prises de position toucheront une corde sensible. J'espère aussi avoir réussi à calmer vos préoccupations au sujet de la conservation in situ, de l'exclusion des plongeurs, de l'interdiction d'accès aux sites et autres questions. Quant à la situation chez vous, que pouvez-vous faire? Peut-être fonder une société de plongeurs et envoyer une pétition aux autorités de votre État pour qu'elles financent des ateliers de formation non-professionnelle en archéologie subaquatique, la recherche historique, l'établissement des inventaires d'épaves et les activités d'enquête détaillée. Voyez ce que font bon nombre de sociétés du genre de par le monde. Enfin, je souhaite que votre désir de " protéger les épaves pour les générations à venir " ait trouvé un allié utile et puissant : la Convention de l'UNESCO sur la protection du patrimoine culturel subaquatique, votre patrimoine.

N'hésitez pas à communiquer avec moi pour obtenir d'autres éclaircissements ou pour échanger de l'information.

Je vous prie d'agréer l'expression de mes sentiments les meilleurs.

Robert Grenier
Président
Comité scientifique international du patrimoine culturel subaquatique (ICUCH) ICOMOS

1600, Liverpool Court,
Ottawa (Ontario),
Canada K1A 1G2

[Top]





© ICOMOS
http://www.international.icomos.org
secretariat[at]icomos.org