Publication: La renaissance des centres-villes: le programme
rues principales
LA RENAISSANCE DES CENTRES-VILLES : LE PROGRAMME RUES PRINCIPALES
Par François LeBlanc
(Publié en 1989)
La majorité des Canadiens vivent dans des villes de 3 000
à 50 000 habitants. Dans ces villes et villages, la rue principale
a toujours été le centre des activités commerciales,
sociales et culturelles.
Il sagit là dun trait caractéristique
des villes nord-américaines. Elles se sont développées
autour dune rue principale sur laquelle se concentraient les
principaux commerces, les bâtiments institutionnels et religieux,
tels le bureau de poste, la mairie, les banques, léglise
et un espace ouvert consacré aux activités communautaires
ou récréatives. Des gens, souvent les marchands eux-mêmes,
habitaient au-dessus des commerces et le centre-ville était
continuellement animé. Cest là quon faisait
ses courses, quon apprenait les derniers potins et quon
assistait aux parades, aux processions ou aux fêtes communautaires.
Cest là aussi quon rencontrait les gens. La rue
principale était le coeur de nos petites villes canadiennes,
un coeur qui battait très fort.
Pourtant, la rue principale dun grand nombre de ces villes
et villages est maintenant dans un état lamentable. Les centres
commerciaux de banlieue et lautomobile mettent en danger la
stabilité et la vitalité traditionnelles de ces commerces
et institutions. La présence permanente des résidents
au-dessus des magasins et boutiques ne va plus de soi et nassure
donc plus lanimation de la rue en dehors des heures dactivité
commerciale.
Les travaux de rénovation superficiels entrepris dans lengouement
du renouveau ne réussissent souvent quà cacher
le charme architectural et le caractère spécifique
des bâtiments dorigine. Les techniques de promotion
et détalage narrivent plus à attirer les
clients. Les citoyens se résignent devant le phénomène
de dégradation de la rue principale et doutent de la possibilité
dy mettre fin.
UNE SOLUTION
Comment renverser la vapeur? La réponse est simple. Il ne
sert à rien de conserver des bâtiments si lon
ne peut leur trouver une fonction. De même, il ne sert à
rien de conserver une rue commerciale et son caractère architectural
si elle stagne sur le plan économique. À quoi sert
dinvestir des centaines de milliers de dollars pour élargir
les trottoirs et enfouir les fils électriques si les marchands
continuent de vendre la même marchandise démodée
à des prix trop élevés? La fondation privée
Héritage Canada a compris quelle devait contribuer
à lessor économique des rues principales si
elle voulait en préserver le patrimoine de manière
durable. Pour sauvegarder larchitecture, il fallait dabord
sauver léconomie.
Chaque rue principale est unique; elles se sont développées
à un rythme dicté par lévolution de leur
milieux, et non pas dune façon soudaine et imposée
de lextérieur. Si la rue sest dégradée,
cela sest produit lentement. Sa mise en valeur doit donc se
faire dune façon progressive. Les changements soudains
que lon impose à une communauté engendrent le
plus souvent des résultats inattendus et dévastateurs.
Depuis 1980, Héritage Canada coordonne des projets de remise
en valeur de rues principales dans plus de 70 municipalités,
réparties sur lensemble du pays. Les résultats
sont probants : les rues principales de ces municipalités
sont devenues les centres dattraction des commerces, des banques,
des restaurants et des activités culturelles. Le programme
a permis la création de 6 000 emplois et de 1 500 nouveaux
commerces. Il a suscité 700 rénovations majeures et
a entraînés des investissements du secteur privé
de lordre de 90 millions de dollars.
UNE MÉTHODE EFFICACE

Façades avant restauration - Façades après
restauration
Le premier ingrédient de la méthode mise au point
par Héritage Canada est la volonté politique de sauver
ou réanimer le centre-ville. Pour démarrer un projet,
le conseil municipal et les marchands se doivent de collaborer.
Si cette volonté de travailler ensemble nexiste pas,
un projet de revitalisation, particulièrement dans une petite
ville, na aucune chance de succès.
Le deuxième ingrédient, cest la gestion à
plein temps. À limage du gérant dun centre
commercial qui coordonne toutes les activités dintérêt
commun pour les marchands, Héritage Canada recrute et forme
un chargé de projet pour chaque municipalité qui participe
au programme Rues principales; ce coordonnateur sinstalle
dans un local situé sur la rue principale. Son salaire et
ses dépenses sont payés par les marchands et la municipalité.
Il travaille en étroite collaboration avec les autorités
locales et avec les marchands, à qui il offre ses services
sans frais additionnels. Ils devient en quelque sorte le gérant
de la rue principale. Laccent est mis sur le changement économique
plutôt que sur le changement de décor. La rue principale
doit respirer sur le plan économique tout en faisant peau
neuve.
Le chargé de projet concentre ses efforts sur les quatre
points suivants:
1. Lorganisation : rassembler les marchands pour
harmoniser les heures douverture, décider des priorités,
des budgets, des activités à mettre en oeuvre, présenter
un front commun sur les questions qui touchent le centre-ville,
créer lhabitude du dialogue sur les questions dintérêt
commun.
2. Le marketing : les centres commerciaux font le marketing
de leur centre, et non celui de chaque commerce individuellement
: «Venez faire vos achats aux Galeries dAnjou!»
Les marchands et le chargé de projet font la promotion du
centre-ville comme destination commerciale : «Venez faire
vos achats au centre-ville de Rivière-du-Loup!» Ils
établissent minutieusement le plan annuel de promotions autour
dévénements comme la fête des mères,
le retour à lécole, Pâques et, bien sûr
Noël. Les marchands apprennent à réaliser des
étalages agréables et qui font vendre la marchandise.
3. Le développement commercial et économique
: quand un commerçant quitte un centre commercial, le gérant
recherche activement un remplaçant, mais pas nimporte
lequel. Il recherche un commerce qui va compléter léventail
des produits et services déjà offerts dans le centre.
Le chargé de projet accomplit un travail semblable en recherchant
activement de nouveaux marchands pour les locaux vacants sur la
rue principale et pour intéresser des promoteurs à
investir dans les édifices ou espaces vacants.
4. Les améliorations physiques : le chargé
de projet, sil a les qualifications requises, offrira des
services gratuits de design aux marchands qui veulent améliorer
leur commerce. Sil ne les possède pas, il mettra sur
pied un mécanisme qui permette doffrir ces services.
Le principe sur lequel sappuient les projets est lintervention
minimale : comment peut-on avec un minimum de moyens financiers
et de travail revitaliser un bâtiment? Si de simples travaux
dentretien permettent datteindre lobjectif, ils
seront recommandés. Les niveaux suivants dintervention
sont la réparation, la restauration et, enfin, linterprétation.
Pour chacun deux on sinspirera de photos anciennes et
dinspections minutieuses des lieux. Dans le cas des améliorations
physiques à apporter aux équipements et au mobilier
urbains, on préférera la simplicité et on évitera
les briques sentrelaçant qui sont en train duniformiser
le décor urbain dun bout à lautre du pays,
au lieu de présenter le cachet particulier de chaque ville.
Héritage Canada offre un cours de formation continue sur
une période de trois ans aux coordonnateurs et aux marchands
des villes faisant partie de son programme national. Héritage
Canada maintient le réseau national où les coordonnateurs
et les chefs de file des collectivités se rencontrent pour
partager leurs expériences. Il publie également une
série de manuels techniques et divers autres outils pédagogiques.
Une contribution de cinq millions de dollars qua faite le
ministère de lExpansion industrielle régionale
du gouvernement fédéral en 1984, les municipalités,
les associations de marchands, certains gouvernements provinciaux
et Héritage Canada financent le programme.
DES RÉSULTATS
Whitehorse, Yukon. Population : 15,200
La municipalité la plus au nord faisant partie du programme
dHéritage Canada est Whitehorse, la capitale du Yukon.
Aujourdhui, le tourisme a remplacé les mines comme
activité économique principale. Lapparence de
la ville de même que lhospitalité et les activités
communautaires sont donc devenues prioritaires. Le bureau du programme
Rues principales, connu sous le nom de «Target Downtown»
a reçu le «Sourdough Award» de lAssociation
du tourisme du Yukon en 1986 pour la plus grande réalisation
dans le secteur du développement dune attraction touristique
au Yukon.
Quelques fait saillants sur une période de trois ans :
- 147 emplois créés par louverture de 25 commerces;
- 600 000 $ investis par les propriétaires dans 12 rénovations
majeures de bâtiments;
- 3 000 000 $ investis dans lamélioration despaces
publics par les gouvernements;
- 100 articles de journaux et de magazines sur le programme Rues
principales et 25 émissions de radio ou de télévision.
Ladysmith, Colombie-Britanique. Population : 4 400

Ladysmith, une municipalité de lîle de Vancouver,
qui date du début du siècle, a connu de durs moments
au cours de la dernière décennie, lorsque lindustrie
du bois a commencé à perdre du terrain. Cependant,
la ville essaie de reprendre le terrain perdu au moyen du programme
provinciaux de revitalisation des centres-villes.
Quelques faits saillants sur une période de trois ans :
- 29 emplois créés par louverture de 10 commerces;
- aucune fermeture de commerces;
- 600 000 $ investis dans des rénovations de bâtiments
par les propriétaires;
- 5 locaux vacants sont maintenant occupés par de nouveaux
commerces;
- 18 promotions commerciales;
- 5 séminaires sur le commerce.
Grande-Prairie, Alberta. Population : 26 500
Grande-Prairie, centre de service pour un vaste district au nord
dEdmonton, a subi les effets de la baisse du lindustrie
du pétrole et du gaz dans les années 80. En vue datténuer
ces effets, le centre-ville sest lancé dans une vigoureuse
campagne de marketing et de promotion. Dernièrement, le bureau
de Rues principales a effectué un sondage auprès des
clients et des marchands. Une fois analysées, les réponses
permettront dorienter les efforts à faire dans le domaine
du marketing.
Quelques faits saillants sur une période de trois ans :
- 144 emplois créés par louverture de 39 commerces;
24 ont cependant fermés leurs portes;
- 1 000 000 $ investis dans de nouveaux commerces;
- 2 500 000 $ investis dans des rénovations de bâtiments;
- 14 promotions commerciales auxquelles ont participé 30
000 résidents;
- 50 articles de journaux et de magazines sur les activités
et le programme Rues principales.
Dauphin, Manitoba. Population : 8 875
Dauphin est la ville centrale dune vaste région agricole
prospère. Elle dessert un grand nombre de petites municipalités
satellites. Lorsque lon ne trouve pas à Dauphin les
produits que lon cherche, on se dirige vers Brandon, Winnipeg
ou même Edmonton. Au début du programme Rues principales,
les gens pensaient que les jours de Dauphin étaient comptés.
Connu sous le nom de «Dauphin Opportunity Centre», le
bureau de Rues principales a contribué à créer
un climat positif au cours des dernières années et
à renverser la vapeur.
Quelques faits saillants sur une période de trois ans :
- 42 emplois créés par louverture de 20 commerces;
12 commerces on été fermés;
- 1 000 000 $ investis dans de nouveaux commerces;
- 350 000 $ investis dans 17 rénovations majeures de bâtiments;
- 40 000 résidents on participé à une quinzaine
de promotions et activités commerciales;
- budget dopération du bureau de Rues principales
: 1ère année : 20 000 $; 2ème année
: 60 000 $; 3ème année : 120 000 $.
Orangeville, Ontario. Population : 14 500
Cette municipalité se trouve en amont de la rivière
Credit sur le plus haut plateau de la province, 70 km au nord-ouest
de Toronto. La production industrielle dOrangeville comprend
des pièces automobiles, du fil de fer et des articles de
fonderie. Le coeur de son commerce de détail se retrouve
au centre-ville et loge, en majeure partie, dans une splendide collection
de bâtiments datant du 19ème siècle. Avec le
programme Rues principales, on sefforce de retrouver la gloire
cachée derrière les façades actuelles. On a
beaucoup misé sur la promotion, mais des efforts restent
encore à accomplir à cet égard.
Quelques faits saillants sur une période de trois ans :
- 70 emplois crées par louverture de 21 commerces;
seulement 2 commerces ont dû fermer leurs portes;
- des conseils dans le domaine de lorganisation, du financement
et de la promotion commerciale ont été prodigués
à 89 commerces;
- 22 000 $ en dépenses publicitaires et promotionnelles
par le centre-ville.
Saint-Jean-sur-Richelieu, Québec. Population : 34 800
Le centre-ville de Saint-Jean-sur-Richelieu fut durement touché
par la construction de cinq centres commerciaux dans son voisinage
immédiat. La part du marché du centre-ville chuta
à 15% et le taux de vacance des commerces séleva
jusquà 25%. Le bureau de Rues principales a renversé
cette tendance en rétablissant les forces traditionnelles
du centre-ville de Saint-Jean, comme le service personnalisé
offert par les marchands.
Quelques faits saillants sur une période de trois ans :
- 20 emplois crées par louverture de 13 commerces;
aucune fermeture de commerce;
- 89 commerces ont bénéficiés de conseils
sur lorganisation, le financement et la promotion;
- 80 000 $ dépensés en publicité pour la
promotion du centre-ville;
- 1 000 000 $ investis dans 15 rénovations majeures;
- 1 500 000 $ investis dans des travaux publics ou de mobilier
urbain.
Carbonear, Terre-Neuve. Population : 5 400
Carbonear, une ville historique située sur la côte
ouest de la baie Conception, date du début des années
1600. Elle forme un centre régional prospère, bien
quelle nait pas échappé aux difficultés
qui ont touché plusieurs municipalités plus petites
de Terre-Neuve. Et comme beaucoup de ses consoeurs, elle fait jouer
au tourisme un rôle-clé dans sa revitalisation. Le
bureau de Rues principales et les services municipaux ont conjugué
leurs efforts pour célébrer des événements
locaux comme le «Stationers Festival», fête
traditionnelle où la ville salue les pêcheurs qui quittent
Carbonear pour aller pêcher tout lété
au Labrador.
Quelques faits saillants sur une période de trois ans :
- 167 000 $ investis dans la rénovation de bâtiments;
- 22 emplois créés par louverture de 12 nouveaux
commerces, par rapport à la fermeture de 5 commerces;
- 11 locaux vides sont occupés de nouveau;
- 6 000 $ dépensés en publicité pour faire
la promotion du centre-ville;
- augmentation de la valeur des permis de construction des édifices
commerciaux, pour la dernière année complétée
du projet par rapport à lannée précédente,
tel que calculé par Statistique Canada : pour la municipalité
: 1691%; pour la province : 57%.
UNE PHILOSOPHIE
Cette approche est basée sur une co-gestion du changement
Les marchands, le conseil municipal et la collectivité vont
eux-mêmes, par leurs propres efforts, revitaliser leur centre-ville.
Cest donc une approche du bas vers le haut plutôt que
linverse.
Lapproche est progressive, par étape. On met le temps
de son côté. Il faudra parfois deux ou trois années
de travail soutenu avant de constater des changements importants.
Les petites interventions ponctuelles, faites à peu de frais,
seront préférées aux grandes injections de
capitaux pour des grands travaux qui bouleversent un environnement
urbain fragile.
Comme la bonne volonté seule ne suffit pas à engendrer
les actions soutenues nécessaires pour réaliser ce
changement, la gestion à plein temps est considérée
comme un élément essentiel au succès dune
entreprise de ce genre.
Les changements physiques des bâtiments et des espaces publics
sont lexpression du résultat dun changement dattitude
des marchands et du conseil municipal qui on repris confiance en
leur centre-ville. Ce nest pas en modifiant laspect
physique des trottoirs et des façades que lon change
les attitudes et la situation économique dun centre-ville
stagnant. Par contre, quand on réussit à changer les
attitudes et que la collectivité redécouvre son potentiel,
la confiance renouvelée pour son centre-ville se reflète
dans les modifications faites aux façades, étalages,
enseignes et trottoirs.
Le programme Rues principales permet ainsi à Héritage
Canada qui, rappelons-le est un organisme national sans but lucratif,
de contribuer au maintien du sentiment sappartenance des populations
locales à leur collectivité et darrimer ce sentiment
à lhistoire de cette collectivité.
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