Régions de patrimoine et parcs naturels régionaux
RÉGIONS DE PATRIMOINE (CANADA)
ET PARCS NATURELS RÉGIONAUX (FRANCE):
des approches qui rejoignent les attentes des résidents et
celles des visiteurs.
Par François LeBlanc
(Publié en 1992)
Cette communication a été présentée
dans le cadre des Quatrièmes entretiens du Centre Jacques
Cartier, tenus du 4 au 6 décembre, 1991, à Lyon, France.
Il y a quelques années, le gouvernement canadien dépensait
plusieurs millions de dollars pour découvrir ce qui motivait
les américains à venir visiter le Canada. Les conclusions
de cette étude sont claires: les américains sont attirés
par le fait que les canadiens forment un peuple différent
du leur, qu'ils ont une riche culture, un patrimoine attrayant et
forment une mosaïque ethnique particulièrement intéressante.
C'est le tourisme de plaisance qui prime. En termes simples, les
américains aiment partir en voiture avec leur famille, franchir
la frontière canadienne, et pendant une semaine ou deux,
se promener de petite ville en petite ville à la découverte
d'abord des canadiens eux-mêmes puis de l'environnement naturel
et de l'environnement bâti.
L'étude a également démontré les faits
suivants :
- le nombre le plus important de touristes, et de loin, est constitué
des canadiens qui pratiquent le même genre de tourisme de
plaisance que les américains;
- le gouvernement canadien, les gouvernements provinciaux et l'ensemble
de l'industrie du tourisme canadien ne font pas le marketing du
cachet particulier de la culture canadienne auprès de ces
clientèles mais dépensent leurs millions pour promouvoir
les grandes villes, les gateways ou portes d'entrées tels
Montréal, Québec, Toronto et Vancouver, et des attractions
spécifiques, telles les chutes du Niagara ou le centre
de ski de Whistler en Colombie-Britannique, qui rivalisent difficilement
avec leurs concurrents américains.
Ces résultats ont été publiés en 1986,
époque à laquelle la Fondation Héritage Canada,
un organisme non-gouvernemental dont la mission est de protéger
et de mettre en valeur le patrimoine canadien explorait diverses
approches pour conserver et utiliser à des fins de développement
économique, le patrimoine fragile de vastes régions
offrant un cachet particulier.
Le problème auquel s'attaquait Héritage Canada était
de taille: le Canada possède de nombreuses régions
uniques mais très éloignées des grands centres
urbains. Elles sont touchées directement par les récessions
économiques successives et souffrent sévèrement
du phénomène de la dispersion de leurs forces vives,
particulièrement les jeunes travailleurs qui ne trouvent
plus d'emplois dans les régions.
Ces régions au riche patrimoine sont la principale ressource
du tourisme canadien. Mais les faits sont accablants: ni le gouvernement
canadien, ni les gouvernements provinciaux, ni l'industrie du tourisme
n'investissent sérieusement dans leur sauvegarde, leur mise
en valeur et leur marketing. Tous ces intervenants n'investissent
essentiellement que dans les infrastructures (hôtels, restaurants,
routes etc.) ou dans le marketing des ressources. En d'autres termes,
tout ce qui est périphérique à la ressource,
ou encore qui concerne l'emballage et l'étiquetage de la
ressource.
Alors, qui s'occupe de la protection de l'environnement naturel,
de la conservation du patrimoine bâti, de la sensibilisation
de la population? Qui s'occupe de développer la ressource?
Qui s'occupe d'éduquer les résidents et en particulier
les jeunes pour qu'ils connaissent bien leur région et puissent
la partager avec des visiteurs?
Au Canada, cela repose essentiellement sur le travail des bénévoles
faisant partie d'organismes à but non lucratif, d'associations
charitables, ou d'individus qui décident de consacrer une
partie de leur vie à cette tâche. Cela se fait avec
les moyens du bord, à l'arrachée, sans moyen financier
ou presque et sans reconnaissance ni de la part des gouvernements,
ni de la part de l'industrie du tourisme.
C'est dans ce contexte qu'en 1988, Héritage Canada démarrait
son programme Régions de patrimoine.
RÉGIONS DE PATRIMOINE
Ce programme a pour premier objectif de mettre au point et de tester
une approche typiquement canadienne qui permette aux résidents
d'une région ou d'un terroir aux ressources naturelles et
culturelles uniques, de prendre eux-mêmes en charge la conservation
et le développement de leur région. Le deuxième
objectif est de créer un réseau pan-canadien de ces
régions patrimoniales. Le réseau pourrait devenir
à long terme un des principaux attraits touristiques du Canada.
QU'EST-CE QU'UNE RÉGION DE PATRIMOINE?
C'est essentiellement une région ou un territoire au sein
duquel les habitants partagent un patrimoine commun, une mémoire
collective. Ils décident de prendre eux-mêmes en charge,
à leur propre rythme, la protection, la mise en valeur et
le développement de leurs ressources naturelles et culturelles
dans le but d'améliorer la qualité de la vie dans
leur région et d'utiliser ces ressources comme base de leur
développement économique.
Pour atteindre ce but, ils s'engagent à mettre en application
une approche élaborée par Héritage Canada.
Elle est fondée sur une notion globale du patrimoine sur
des principes et sur un processus.
Sans entrer dans de grandes définitions, il suffira de dire
que dans ce contexte, le patrimoine c'est l'ensemble des biens naturels
et bâtis, des personnes vivantes et des biens non-physiques
que les résidents d'une région ou d'un territoire
considèrent comme importants et devant être préservés
pour être transmis aux générations suivantes.
L'APPROCHE
L'approche d'Héritage Canada est fondée sur les
principes suivants :
- les résidents sont la principale et la plus importante
ressource d'une Région de patrimoine; ils doivent être
eux-mêmes en charge de leur développement;
- le développement doit se faire par la base, c'est-à-dire
en impliquant directement le plus grand nombre de résidents
et d'associations possible; il s'agit d'un partenariat;
- le développement doit se faire de façon progressive,
au rythme des résidents et non pas à celui imposé
par un programme gouvernemental quelconque;
- Le patrimoine joue un rôle fondamental dans la vie quotidienne
des habitants; sa conservation et son utilisation sont essentiels
à la survie des habitants, et non pas seulement une activité
élitiste et marginale;
- le tourisme doit être considéré comme moyen
de développement économique certes, mais seulement
comme un moyen parmi beaucoup d'autres;
- toute action de conservation ou de développement doit
d'abord servir les résidents et contribuer à l'amélioration
de la qualité de la vie régionale telle que définie
par ses habitants;
- les efforts des bénévoles doivent être soutenus
par une gestion à plein temps financée partiellement
par l'État et par les collectivités
- les résidents doivent suivre un processus bien défini
qui leur permettra d'atteindre les objectifs qu'ils se seront
fixés.
Un projet Région de patrimoine se déroule sur une
période de cinq ans. Une corporation des résidents
est constituée. Elle rassemble des gens de tous les milieux.
Une des premières étapes est l'embauche d'un directeur
de projet qui reçoit une formation spécialisée.
Il ouvre un bureau dans une des municipalités de la région
pour mener à bien le projet. Il travaille simultanément
sur les sept points suivants:
- L'organisation
- L'identification des ressources et leur protection
- Le marketing
- Le développement économique
- L'éducation
- Le design
- Le monitoring
Présentement Héritage Canada participe à sept
projets de Régions de patrimoine :
Cowichan-Chemainus Valleys (Colombie Britannique); Manitoulin Island
(Ontario); Lanark County (Ontario); Labrador Straits (Labrador);
Baccalieu Trail (Terre-Neuve); Boundary Commission-NWMP Trail (Manitoba);
The Heurt of Canada's Old North West.
PARCS NATURELS RÉGIONAUX (FRANCE)
Les parcs naturels régionaux de France, encore peu connus
des français, offrent également une solution originale,
respectueuse de l'environnement naturel, de l'environnement bâti
et de la population locale. L'approche française permet d'agir
sur les ressource naturelles, culturelles et humaines pour gérer
efficacement le changement d'un territoire, le rendant plus attrayant
tant pour les résidents que pour les visiteurs.
QU'EST-CE QU'UN PARC NATUREL RÉGIONAL?
Les Parcs naturels régionaux sont créés pour
protéger et mettre en valeur de grands espaces ruraux habités.
Un territoire dont les paysages, les milieux naturels et le patrimoine
culturel sont de grande qualité mais dont l'équilibre
est fragile peut être classé « Parc naturel régional
». Il s'agit à la fois de :
- sauvegarder ce patrimoine, notamment par une gestion adaptée
des milieux naturels
- favoriser les activités économiques compatibles
avec la protection de l'environnement
- promouvoir l'accueil et l'information du public ainsi que les
activités éducatives ou culturelles.
UN PEU D'HISTOIRE ET DE GÉOGRAPHIE
C'est en 1967 qu'est publié par décret, l'acte de
naissance des « parcs naturels régionaux », à
la suite d'un colloque réuni en 1966 à Lurs, en Provence,
par le Délégué à l'Aménagement
du territoire. Depuis lors, la France a créé 25 Parcs
naturels régionaux représentant 8% du territoire national,
1 900 communes, 3 500 000 hectares et 2 000 000 d'habitants.
Le plus petit, le Parc de la Haute Vallée de Chevreuse,
avec 19 communes couvre tout de même 26 000 hectares. 38 000
habitants y vivent en permanence. Les plus grands rassemblent chacun
plus de 150 communes et dépassent les 300 000 hectares.
LES VOLCANS D'AUVERGNE
Pour mieux saisir le concept de « parc naturel régional
» et son importance pour le développement de la ressource
touristique prenons un exemple concret : le parc des Volcans d'Auvergne.
Situé dans la région immédiate de Clermont-Ferrand,
le parc naturel régional des Volcans d'Auvergne fut créé
en 1977. Il couvre 346 000 hectares sur 128 communes du Puy-de-Dôme
et du Cantal et compte 92 000 habitants. En 1989, le parc comptait
une vingtaine d'employés et gérait un budget global
d'environ 10M de francs.
"La Haute-Auvergne, c'est un grand parfum qui vous enivre,
une odeur de vérité brute, la rencontre des éléments
- l'eau, la terre et le feu -, une chanson d'amour entre le ciel
et les hommes. On y respire comme on y vit: à plein poumons.
C'est l'auvergne des volcans, celle où l'activité
naît du sol au rythme des saisons, celle qui se fortifie de
travaux quotidiens au contact d'une nature qui imprègne la
vie locale. C'est l'Auvergne des pâturages, des vastes espaces
réservés aux troupeaux: le Cézallier, pays
des tourbières, du vent et de la neige: l'Artense, vieux
plateau granitique jouxtant la Dordogne, pays de prairies, rivières,
forêts et lacs." (Desjeux, Catherine et Bernard; Les
Parcs naturels régionaux de France; Créer Éd.,
Nonette 63340, p.167.)
Pour créer le parc, il fallut rassembler les représentants
des communes, des régions et des départements concernés.
Ils participèrent à la rédaction de la Charte
du parc qui en définit les limites, l'organisme de gestion,
le programme d'activités des premières années
ainsi que le financement prévisionnel. Cette Charte est un
engagement financier et moral qui lie ses signataires sur la base
d'un programme.
La Charte fut présentée au Ministre de l'Environnement
avec demande de classement de ce territoire en «Parc naturel
régional». Le classement fut prononcé pour une
durée de 10 années renouvelable après une procédure
de révision de la Charte. Un logo représentant la
région ainsi que la Fédération des parcs naturels
de France fut adopté. Il sera apposé sur les panneaux
de signalisation, sur les produits régionaux, sur les publications
du parc et sur tous les éléments de promotion de la
région. La Maison du Parc qui comprend les bureaux administratifs
ainsi qu'un centre d'accueil et d'interprétation fut installée
à Montlosier-près-Randanne. Puis ce fut la Maison
des Fromages et la Maison des Tourbières qui furent créées.
Elles connaissent des succès remarquables.
Le parc a entrepris des actions dans les domaines suivants :
- pour soutenir les actions de collectivités et d'associations
diverses;
- pour la protection et la mise en valeur du patrimoine naturel
et architectural;
- pour la connaissance du milieu naturel;
- pour la pédagogie de l'environnement;
- pour l'agriculture et le pastoralisme;
- pour l'animation et la formation et
- pour le tourisme et les loisirs.
Voici quelques exemples des actions entreprises par le parc au
cours des dernières années pour améliorer la
qualité des expériences touristiques.
Dans les Maisons du Parc, l'accent est mis sur la qualité
de l'accueil. Le visiteur est accueilli par des personnes qui connaissent
bien leur région et tout ce qui s'y passe. Des stages de
découverte ont été organisés tels celui
sur les fleurs de montagnes dans les Monts du Cantal, celui sur
les oiseaux au Col de Prat de Bouc et celui des Volcans en sommeil
dans la chaîne des Puys; des camps itinérants par le
train et à pied ont été offerts pour les enfants.
Au cours des deux dernières années, 819 panneaux de
signalisation ont été installés dans 85 communes
et 139 poubelles dans 30 communes; 104 tables à pique-nique
ont été montées dans 42 communes. En terme
de tourisme équestre, le président de l'Association
régionale de tourisme équestre a déclaré:
"Nous voulons que le tourisme équestre devienne l'un
des phares de l'Auvergne; que partout, l'on rêve de venir
chevaucher notre contrée; que, dans toute l'Europe, l'image
de marque de la région soit largement associée à
celle du cheval ..." Le Parc a participé à la
préparation, à la publication et à la distribution
de brochures sur l'accueil à la campagne, sur les hôtels
et sur les campings.
En terminant, j'aimerais partager avec vous le code d'éthique
du touriste tel que suggéré par le «Centre for
Responsible Tourism» (Centre pour un tourisme responsable)
aux États-Unis :
- Voyagez avec l'intention de rencontrer et de parler avec les
habitants de la place.
- Soyez sensibles aux sentiments des gens de l'endroit. Rappelez-
vous cette règle tout particulièrement lorsque vous
prenez une photo.
- Cultivez l'habitude d'écouter et d'observer au lieu de
seulement entendre et voir.
- Réalisez que les autres peuples peuvent avoir une notion
du temps et une façon de penser différentes de la
vôtre. Pas inférieures, mais différentes.
- Découvrez l'enrichissement que procure un nouveau mode
de vie, au lieu de chercher le paradis que l'on voit sur les cartes
postales.
- Prenez connaissance des coutumes locales et respectez-les.
- Développez l'habitude de poser des questions au lieu
de connaître toutes les réponses.
- Rappelez-vous que vous êtes un touriste parmi des milliers
d'autres. N'attendez pas de traitement spécial.
- Dépensez prudemment. Rappelez-vous lorsque vous magasinez
que les aubaines que vous obtenez ne sont possibles qu'à
cause des salaires peu élevés offerts aux travailleurs.
- Si ce que vous cherchez c'est de vous sentir chez-vous loin
de la maison, alors pourquoi voyager?
- Ne promettez rien aux habitants à moins que vous soyez
sûr de pouvoir respecter votre promesse.
Voyagez avec humilité, pour apprendre et surtout ne pas
être arrogant. Ce sont là les quelques règles
de base que l'on demande au touriste de respecter lorsqu'il visite
une Région de patrimoine ou un Parc naturel régional.
Celui qui respecte ce code d'éthique sera toujours le bienvenu
dans ces régions et accueilli chaleureusement par ses résidents.
Il contribuera à la prospérité locale tout
en étant gratifié d'une expérience humaine
de très haute qualité.
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